L’investissement hésite

Faute d’un horizon clair, les entreprises se contentent souvent de rationaliser toujours plus la production en diminuant le nombre d’emplois et en ne réalisant que les investissements rendus indispensables du fait de l’usure ou de l’obsolescence des équipements. Tant que les carnets de commande ne se regarniront pas, l’investissement ne repartira pas réellement.

Dans une économie, l’investissement est une grandeur fondamentale. Car de l’investissement d’aujourd’hui dépend non seulement la production de demain, mais aussi les équipements collectifs ainsi que la qualité des logements, dont chacun sait qu’ils contribuent largement au niveau de satisfaction de la population dans son ensemble. Or, l’évolution de l’investissement dans l’économie est préoccupante. Certes, apparemment, il n’y a pas de quoi s’inquiéter : la formation brute de capital fixe (c’est-à-dire l’investissement matériel) s’est élevée à 254 millions de dirhams en 2010, soit 32,8% du produit intérieur brut (PIB), contre 22,5% dix ans plus tôt. Mais si l’on retire les investissements en infrastructures, en équipements collectifs et en logements, pour ne s’intéresser qu’aux seuls investissements des entreprises, on tombe à moins de 15% du PIB. Et si l’on retire les amortissements (c’est-à-dire les investissements destinés à remplacer les équipements ou les bâtiments usés), l’investissement net des entreprises n’est plus alors que de 10%. Rapporté à la valeur ajoutée produite par ces mêmes entreprises, ce chiffre est bas : 5-6% de la valeur ajoutée des entreprises sont consacrés à l’investissement net, c’est-à-dire à préparer l’avenir, à augmenter ou à moderniser les équipements. Inutile de dire que de tels chiffres sont inquiétants : ils concrétisent l’absence de confiance des entreprises dans l’avenir. La crise mondiale fait encore peser un doute sur une reprise pérenne. Pourtant, les entreprises ont aujourd’hui besoin de renforcer leurs capacités de production pour mieux saisir les opportunités quand elles se présenteront. Investir, c’est en effet se projeter dans le futur : on mise gros aujourd’hui pour que cela rapporte encore plus gros demain. Or, l’investissement hésite. Les entreprises privées industrielles ne manifestent pas une réelle volonté d’accroître leurs dépenses d’investissement cette année. Tout semblait pourtant bien parti. Le redémarrage de l’activité est intervenu, tiré par la demande interne et par la bonne tenue des exportations des phosphates. Pour répondre aux commandes, les entreprises ont alors recommencé à s’équiper. Mais le climat chez nos principaux partenaires ne s’améliore pas nettement. On comprend que les entreprises hésitent, notamment celles qui réalisent une part importante de leurs activités à l’extérieur. Elles subissent toujours les effets de la molle reprise de l’économie européenne. Cette incertitude – qui découle de l’atonie des marchés extérieurs – décourage l’investissement. Cette tendance va-t-elle se prolonger tout au long de l’année ? La faible progression des exportations de nos produits manufacturés provoquera-t-elle une décrue des dépenses d’investissement des entreprises industrielles? Ce serait un scénario pessimiste pour une économie nationale qu’on croyait protégée de la récession ; la consommation intérieure risque de ne pas suffire à soutenir l’activité globale. Le risque est de voir l’emploi se dégrader à nouveau et, avec lui, les revenus distribués aux ménages, débouchant sur l’entrée dans une nouvelle phase de ralentissement économique. Les espoirs de baisse du chômage seraient alors étouffés. On n’en est pas encore là, heureusement. Ce sont donc les mauvaises perspectives d’évolution de la demande qui pèsent actuellement sur l’investissement. Faute d’un horizon clair, les entreprises se contentent souvent de rationaliser toujours plus la production en diminuant le nombre d’emplois et en ne réalisant que les investissements rendus indispensables du fait de l’usure ou de l’obsolescence des équipements. Tant que les carnets de commande ne se regarniront pas, l’investissement ne repartira pas réellement. Tous les indicateurs montrent que les entreprises marocaines attendent une vraie reprise de l’activité : les entrepreneurs, qui bénéficient de bonnes conditions de financement et de profitabilité, n’ont pas encore les anticipations de demande suffisamment fortes pour intensifier significativement leurs efforts d’investissement. Non seulement il faut une demande forte, mais il faut qu’elle soit durable. L’activité ayant été très erratique ces dernières années, les entreprises n’osent plus investir, même si la demande interne accélère. L’incertitude est une cause importante de sous-investissement. Chat échaudé craint l’eau froide. Pour qu’un véritable cycle d’investissement s’enclenche, il faut que le climat soit vraiment jugé favorable. Des mesures de relance ponctuelles ne peuvent pas contribuer à la réduction des incertitudes sur les débouchés et ne feraient pas redémarrer l’investissement. Que faire ? Il ne faut pas s’attendre à une impulsion venant de la demande extérieure adressée au Maroc. Quand bien même se produirait-elle, elle ne peut mettre fin aux comportements restrictifs, puis à un redémarrage de l’investissement privé.
Cela ne suffira sans doute pas. En l’état des comptes publics, il semble difficile à l’Etat d’initier seul le mouvement en dopant la machine. La dynamique d’un immobilier tiré par le résidentiel secondaire s’essouffle. Si l’on veut une vraie reprise pérenne, il faut sacrifier un peu de la part des profits en faveur des salaires, qui relanceront la consommation et donc l’investissement. Tout est dans l’art du dosage : trop de profit aujourd’hui au détriment des salaires tue le profit de demain en déprimant l’activité : on n’a jamais vu de reprise autonome de l’investissement sans demande. Si ce relais ne se fait pas, alors la croissance ne durera pas. Il faut donc agir dans la nuance dans un contexte qui reste incertain.