L’invention de l’espérance

Pour la génération née au cours des seventies mouvementés, il faut inventer des utopies, une espérance portée par un projet de vie et lui apprendre l’art du possible, son cheminement, les étapes et les jalons jusqu’à son application.

Les Marocains ont vécu en ce mois de mai deux événements marquants en vingt-quatre heures d’intervalle. C’est beaucoup pour un peuple dont le cours de l’histoire contemporaine, quoiqu’on en dise, ressemble relativement – eh! quoi ? on a bien dit relativement – à un long fleuve tranquille. Le premier événement est la commémoration de la tragédie des explosions terroristes du 16 mai dernier et le second a été l’échec de notre candidature pour l’organisation de la Coupe du monde. Ces deux événements, liés par un hasard du calendrier, ont plongé les gens de ce pays dans une véritable expérience de l’échec. Mais, en tout état de cause, ces deux secousses doivent être perçues pour ce qu’elles nous transmettent comme enseignements.
Loin d’un fatalisme qui habite certains esprits et dont on a nourri les fausses croyances des auteurs des attentats du 16 mai, ces expériences devraient nous inciter à une certaine introspection collective qui ne peut être que salutaire. Mais, sachant ce que nous sommes – c’est à dire ce qu’on nous appris à être depuis des lustres -, il est préférable d’éviter de nous vautrer dans les «splendeurs du passé» ou de nous barricader derrière des spécificités qui n’ont rien de spécifique. Il est entendu que, derrière tout échec, il y a des causes et c’est en nous-mêmes qu’il faudrait les chercher.
D’abord en cessant de penser, et de le seriner au peuple, que l’épaisseur historico-culturelle, seule, est un pare-chocs qui nous protège contre les coups durs des choses de la vie et du monde. Autre enseignement, du 15 mai, cette fois- ci : il est proprement hasardeux de promettre la lune lorsqu’on ne sait pas comment la décrocher ou de vendre le bonheur en conserve lorsque le mode d’emploi est à l’intérieur de la boîte. De même, disent les rigolos, qu’il ne faut pas vendre la peau de l’ours quand l’animal est encore dedans.
Par ailleurs, et sans trop s’éloigner du sujet qui nous préoccupe, ô combien !, on sait que la religion comme le foot ont souvent été qualifiés d’opium du peuple ; à tort, car la drogue n’invente pas l’avenir, elle le brouille et le fige dans l’instant alors que la foi et le foot, bien compris et bien pratiqués, s’inscrivent dans le mouvement, la durée et l’espérance. Sans compter que ces contempteurs de la foi et du ballon rond, en sont aujourd’hui pour leurs frais (faux frais ?) idéologiques et se retrouvent résolument tournés vers le passé.
Comme chez l’individu, il y a dans l’histoire des peuples des périodes de soubresauts qui sont plus propices à l’introspection qu’à la rétrospection. C’est plus facile à dire qu’à faire mais l’avenir et la sérénité sont à ce prix. Cependant, se regarder en face ne signifie pas se mirer et s’admirer mais penser son destin en l’inventant par la volonté et la liberté du choix. Et là, une petite citation de notre ami Hugo s’impose : «La volonté trouve, la liberté choisit. Trouver et choisir, c’est penser». C’est le bon sens même mais le chemin est long, et difficile aussi le cheminement. Vous me direz : qu’est- ce-que tout cela a à voir avec les deux dates du 15 et du 16 mai et les enseignements à en tirer ? Tout et rien, c’est selon.
Mais il est un enseignement à claironner par toutes les trompettes de la renommée qui sont plus ou moins bien embouchées – et il n’est que de consulter les médias de chez nous ces derniers temps pour s’en convaincre – c’est celui de la culture de l’espérance et de la lutte contre la sinistrose. Il est au moins une génération, née au cours de nos «seventies» mouvementés, qui se perd entre les lectures de notre passé contrasté, cherche des gens à admirer, des raisons d’espérer, des projets et des rêves de son temps à porter. C’est pour elle qu’il faut inventer des utopies, une espérance portée par un projet de vie et lui apprendre l’art du possible, son cheminement, les étapes et les jalons jusqu’à son application. Un certain écrivain, homme politique et religieux – lorsque ces trois fonctions allaient de soi chez une même personne, comme du temps de l’Andalousie des splendeurs et de la tolérance -, Cardinal de Retz, disait déjà au XVIIe siècle : «Il y a loin de la velléité à la volonté, de la volonté à la résolution, de la résolution au choix des moyens, du choix des moyens à l’application»