L’Intifada blanche

Les partisans palestiniens de la non-violence réussiront-ils à  entraîner derrière eux l’ensemble de leurs compatriotes. Rien n’est moins sûr. Mais s’ils y parviennent, ce sera une vraie révolution culturelle pour l’ensemble du monde arabe. Et pour le pouvoir en place en Israël, une vraie raison d’avoir peur.

Le nom est beau, tout comme l’initiative. Samedi dernier, depuis la Turquie, plusieurs bateaux ont entamé un voyage en direction de Gaza, toujours prisonnière de l’étau israélien. «Flotte de la liberté» est la bannière sous laquelle ils naviguent. A leur bord, 5 000 tonnes de matériaux de reconstruction, des fournitures scolaires et du matériel médical. Huit cents personnes de cinquante nationalités différentes, trois navires de fret et cinq bateaux de passagers composent ce convoi constitué à l’initiative d’organisations originaires de pays aussi différents que le Royaume-Uni, l’Irlande, l’Algérie, le Koweit, la Grèce ou la Turquie. Face à cette démarche, la plus grande tentative jamais lancée par des groupes de soutien internationaux pour briser le siège israélien contre la Bande de Gaza, Israël n’a pas ménagé ses menaces. L’Etat hébreu a prévenu les militants que leurs navires seront stoppés avant d’entrer dans Gaza. Et pour montrer que sa société civile n’est pas en reste, faisait prendre la mer ce même samedi à une flottille de bateaux se réclamant aussi d’une initiative privée.
Au-delà de l’acheminement de matériaux et de produits dont les Gazaouis ont cruellement besoin, la «Flotte de la liberté» veut rappeler au monde que la situation à Gaza «ne peut plus durer». A ce jour, les dommages de guerre causés par Israël en 2008 n’ont pas été réparés, l’Etat hébreu continuant à empêcher l’entrée des matériaux de construction, dans le cadre de son blocus total contre Gaza. Sourd aux appels de la communauté internationale, Israël n’entend pas lever la pression, tout à son bras de fer avec Hamas. De son côté, le mouvement islamiste, maître à Gaza, n’hésite pas, chaque fois qu’il le peut, à envoyer ses roquettes sur les villes israéliennes, prenant le risque de voir les chars de l’ennemi débouler à nouveau sur Gaza. La paix tient à nouveau du rêve impossible en Palestine. Avec un gouvernement d’extrême droite au pouvoir en Israël et un camp palestinien déchiré entre deux mouvements rivaux, l’impasse en matière de négociations est totale. Hamas voudrait bien déclencher une troisième Intifada, du même type que les précédentes mais les Palestiniens ne paraissent pas prêts à le suivre. La dernière, pour avoir dégénéré dans la violence avec les attentats suicide, a conduit à une dégradation dramatique des conditions de vie des populations. Outre les incursions militaires, elle a été le prétexte à l’érection par les Israéliens d’un mur de séparation de 700 km de long. Est-ce à dire qu’il faille renoncer, pour les Palestiniens, à se battre contre la colonisation et pour un Etat palestinien libre et indépendant ? Non, bien entendu. Mais d’autres formes de lutte, non violentes cette fois-ci, seraient peut-être à tenter. Cette idée commence doucement à faire son chemin en Palestine. Jouant sur la mauvaise conscience occidentale, Israël a toujours argué de la nécessité de défendre son existence pour justifier la disproportion de ses réactions aux attaques palestiniennes. Les attentats suicide, parce qu’ils touchaient les civils, l’ont à ce niveau beaucoup servi, desservant par ricochet la cause palestinienne. Cette prise de conscience est derrière «l’Intifada blanche», un mouvement parti en 2005 du petit village de Bilin, devenu depuis le haut lieu de la lutte non violente. Pour protester contre le mur de clôture qui a scindé en deux leur espace de vie, les villageois ont multiplié les manifestations non violentes avec le soutien de pacifistes internationaux et israéliens. Depuis, d’autres villages ont embrayé dans le même sens. L’Intifada blanche conjugue la résistance populaire pacifique, le boycott économique des produits des colonies israéliennes et l’action internationale. La «Flotte de la liberté», partie de Turquie pour Gaza, s’inscrit dans cette démarche. Elle vise à rappeler au monde la réalité de la politique inique d’Israël à l’égard des Palestiniens. Mener la lutte tous azimuts et sans discontinuer mais en renonçant totalement à la violence, tel est le principe de cette Intifada blanche, largement soutenue par l’actuel Premier ministre palestinien, Salam Fayyad, pour qui «la résistance populaire pacifique est le moyen essentiel de mettre fin à l’occupation». Reste à savoir si les partisans palestiniens de la non-violence réussiront à entraîner derrière eux l’ensemble de leurs compatriotes.
Rien n’est moins sûr. Mais s’ils y parviennent, ce sera une vraie révolution culturelle pour l’ensemble du monde arabe. Et pour le pouvoir en place en Israël, une vraie raison d’avoir peur.