L’insouciance du pétrole

Conscients de l’importance de la maîtrise de l’énergie et
de la diversification des approvisionnements, les pays développés ont anticipé. La facture pétrolière représentait moins de 1,5 % du PIB français en 2007, contre 4% en 1981.
Le Maroc, lui, s’est longtemps reposé sur ses lauriers, comme s’il était un producteur d’énergie. Trente ans plus tard, nous payons le coût de cette insouciance.

Le constat est sans appel: à 130 dollars le baril, le prix du pétrole n’en finit pas de s’envoler. Des voix s’élèvent pour demander aux pays producteurs d’augmenter leur offre dans l’espoir de voir les prix baisser. Mais la plupart de ces pays affirment produire au maximum de leur capacité.

Qui tire donc les prix du pétrole vers le haut ? L’inquiétude sur les capacités de production au Moyen-Orient, en Russie et au Mexique ? La baisse du dollar et la spéculation financière ? La crainte des violences au Nigeria ? La croissance de la Chine et des pays émergents ? Tous ces facteurs ont participé à cette nouvelle flambée. Les prix finiront-ils par baisser ou faut-il désormais compter avec des prix du pétrole élevés ?

Depuis quelques années, les variations du prix du pétrole pourraient être comparées au mouvement d’une balle rebondissant dans un ascenseur qui monte : il y a une tendance de fond à la hausse, avec en plus le risque de fortes fluctuations. L’accroissement de la production du brut devrait demeurer la principale contrainte pesant sur les prix. Pour des raisons tant géologiques que politiques, les compagnies internationales ont de plus en plus de mal à augmenter leur offre et sont obligées de se tourner vers des gisements toujours plus techniques (offshore très profond, pétroles technologiques, etc.), donc toujours plus coûteux.

Quant aux compagnies nationales des pays exportateurs, elles développent avec prudence de nouvelles capacités, dans la crainte d’un «contre-choc» à court terme et afin d’optimiser leurs revenus pétroliers à moyen-long terme. En revanche, les besoins en énergie continuent d’augmenter dans les pays émergents où l’élévation du niveau de vie permet aux classes moyennes de s’équiper en automobile ou en électroménager. A l’horizon de quelques années, il n’y a donc aucune raison d’espérer que la tendance haussière ne s’inverse.

La banque d’affaires Goldman Sachs estime que le baril pourrait bien grimper vers les 150, voire 200 dollars. Ses analystes avaient en avril 2005 prédit un baril à 100 dollars alors qu’à ce moment il touchait tout juste les 57 dollars. Une prévision qui avait certainement poussé certains investisseurs à l’achat et contribué ainsi au cycle haussier.

Cette fois-ci encore la prophétie intègre un cycle haussier jusqu’à 2011. Ils n’excluent pas la possibilité de hausses brutales, mais plus courtes. Un niveau élevé du prix du pétrole est nécessaire pour recréer un matelas de capacités de production disponibles et ainsi un reflux des cours de l’énergie. La spéculation participe au rééquilibrage du marché.

L’envolée des prix du pétrole rappelle à ceux qui en doutaient encore que, malgré l’absence de risque de pénurie à court terme, la question de la gestion des ressources d’hydrocarbures était loin d’être réglée. Il y a trente ans, l’économie mondiale connaissait le premier choc pétrolier et plongeait dans la récession.

Cependant, la donne a profondément changé depuis 1973. En effet, la forte hausse du prix du pétrole n’a plongé ni l’Europe ni l’Amérique du Nord dans la récession et l’inflation est restée limitée. Il est donc difficile de parler cette fois de choc pétrolier. Les politiques de maîtrise de l’énergie et de diversification des approvisionnements ont porté leurs fruits.

L’accroissement de la part du gaz et de l’électricité d’origine nucléaire ont fortement réduit la dépendance vis-à-vis du pétrole ; celui-ci représente aujourd’hui moins de 40 % de la consommation d’énergie en France, contre 67 % en 1973. La facture pétrolière représentait moins de 1,5 % du PIB français l’an dernier, contre 4% en 1981.

Même tendance dans les autres grands pays industrialisés, à quelques nuances près. Face à la hausse des prix du pétrole, à la raréfaction des ressources énergétiques fossiles et à la dégradation de l’environnement et du climat, les réponses ont été les mêmes : efficacité énergétique et développement des énergies alternatives économiquement viables. Sur ce plan, le Maroc s’est plutôt distingué par des performances médiocres.

L’intensité énergétique du PIB marocain, c’est-à-dire la quantité de tonnes de pétrole qu’il faut brûler pour produire l’équivalent de 1 000 dollars de richesse, ne s’est pas améliorée. Autrement dit, aucun progrès dans l’efficacité énergétique. La société marocaine n’a pas été incitée à faire des efforts pour économiser l’énergie et accuse un gros retard en matière d’énergies renouvelables. Le Maroc s’est longtemps reposé sur ses lauriers, comme s’il était un producteur d’énergie. Trente ans plus tard, nous payons le coût de cette insouciance. Il va falloir que le Maroc change de braquet…