L’information est sucrée

On se souvient de ce gars qui avait rendu licite pour les hommes l’acte de se faire «allaiter» par une femme, vite fait bien fait, afin de rendre, ipso facto, le mariage illicite avec elle. Personne n’avait rien compris à  cette fatwa qui a fait marrer les terriens jusqu’aux confins du Tibet.

On connaît la phrase célèbre que l’on sert à toutes les sauces en matière de presse pour faire bonne figure : «L’information est sacrée, le commentaire est libre». Nous allons essayer d’en faire bon usage en l’appliquant à la lettre. En ce mois sacré, comme l’info, les rubriques ramadaniennes de la presse locale sont une source inépuisable d’étonnement mais aussi de rigolade. Pour peu que l’on en fasse un commentaire libre, c’est-à-dire souriant. C’est fou ce qu’on peut relever comme petits entretiens de circonstance, rubriques empreintes de religiosité et de mysticisme, conseils de bien-être dans le respect de ce mois d’abstinence et bien d’autres astuces pour traverser sans encombres un mois de privations diurnes et de bombance nocturne. Jamais l’information n’a été mise avec autant d’efficacité au service d’une pratique religieuse.

Le genre journalistique le plus prisé reste l’entretien cool avec de préférence des chanteurs, acteurs, plasticiens et autres «artistana» de peu d’envergure. Pour rappel, «l’artistana» est un de ces bons mots franco-arabes dont Saïd Seddiki avait le don pour qualifier les «moilartiste» du tout-à-l’ego qui ont «construit» l’histoire de l’art marocain contemporain ou «comptant pour rien», comme dirait l’autre. Grâce à ces confessions à chaud et à jeûn, on dispose d’informations de première main sur le menu préféré de ces artistes pour leur «f’tour» et le scoop vaut le détour : tous ont une préférence pour pratiquement le même menu : harira, chabbakia, dattes, lait, m’laoui et œufs durs. Après, seul le nombre de bols de harira avalés et son épaisseur (un peu de pois chiches, beaucoup ou passionnément) font la différence entre tel ou tel artiste. Du coup, on en est réduit à mesurer leur talent à l’aune de la quantité de soupe engloutie et à sa teneur en féculents et boulettes de kefta. Ainsi, la substantifique moelle réside dans la sempiternelle, l’indéboulonnable, l’inoxydable, l’épaisse et giboyeuse harira dont l’origine remonte à des temps immémoriaux. Elle est au Ramadan ce que la pierre noire de La Mecque est au pèlerinage : incontournable. D’autres éléments d’information sur les douceurs et sucreries consommées se croisent et se ressemblent pour tracer les portraits de ces artistes. Et là, vraiment, on peut dire que l’information est sucrée. Le commentaire, lui, est libre de tout propos intelligible. En clair : l’information est sucrée, le commentaire est vide.

Après ces aveux bassement alimentaires et hautement élémentaires, d’autres confessions d’ordre spirituel vont suivre. A la question, toujours la même et sans cesse recommencée : «Comment passez-vous vos journées et vos soirées pendant le Ramadan ?», la plupart répondent sans hésiter : lecture… du Coran pendant la journée et tarawih après la bouffe puis, quelquefois, visite de la famille et des amis le soir. Ce ne sont plus là des artistes rebelles et des saltimbanques déjantés, mais des saints, des mystiques, des philosophes transcendants, des anachorètes élevant leur âme au-dessus des contingences. On se prend à douter de nous-mêmes : comment avons-nous pu vivre près de ces gens sans les connaître, nous contentant simplement de les voir évoluer médiocrement sur la scène artistique sans relever la pureté de leur âme, l’infinitude de leur sagesse et l’immense désintéressement de leurs actes ? Faut-il être mal informé au point de passer à côté d’un tel Himalaya de vertus méconnues ?

Voilà donc pourquoi il est utile, voire salvateur, de lire ces entretiens gorgés de spiritualité et de sincérités en ce mois sacré. Après, on est libre de faire les commentaires que l’on veut. Ou alors simplement, de se marrer comme des bossus en pensant que si Allah est grand et miséricordieux, il y a des gens vachement petits et diablement hypocrites.

Concluons dans la tartufferie par cette bonne information tout aussi sacrée qui nous vient d’Egypte. Al Azhar a enfin viré un de ses nombreux lanceurs de fatwas qu’elle fabrique à la chaîne et qui avait défrayé (pour ne pas dire égayé, voire ébranlé) la chronique. On se souvient de ce gars qui avait rendu licite pour les hommes l’acte de se faire «allaiter» par une femme, vite fait bien fait, afin de rendre, ipso facto, le mariage illicite avec elle. Personne n’avait rien compris à cette fatwa qui a fait marrer les terriens jusqu’aux confins du Tibet. Mais les gens d’Al Azhar ont enfin constaté l’ampleur des dégâts. Non seulement cette histoire de mamelles et d’allaitement est maintenant, si l’on ose dire, dans toutes les bouches, mais de jeunes mâles égyptiens ont commencé à harceler les femmes avec des quolibets du genre : «Viens ma belle me donner tes mamelles». On vous a bien dit que l’information est sucrée ! Alors, comment la taire ? Et comme dirait Jacques Brel dans une de ces chansons qu’on avait détournée avec un ami journaliste qui aime bien se marrer : «T’as voulu voir Vesoul et on a vu bezoul !»