L’inégalité à  l’école

Il faut donner plus de moyens aux régions, aux zones, aux quartiers urbains qui concentrent le plus d’élèves en déperdition scolaire. Cette logique de compensation des inégalités devrait, sinon établir une réelle égalité des chances, tout au moins diminuer la sélection par l’échec.

A l’heure de la rentrée scolaire, la conviction partagée par de nombreux secteurs de la société – au sein de l’école comme à l’extérieur – est que le «niveau baisse», au moment même où l’école «produit toujours plus d’éducation» ! Cette conviction est renforcée par le fait que la valeur des diplômes diminue, puisqu’ils ne permettent plus, en comparaison du passé, de s’insérer au même niveau de hiérarchie dans les entreprises ou dans les administrations. La généralisation de l’enseignement apparaît ainsi – pour partie – avoir tourné à une massification dans le gâchis, tout en maintenant, voire en aggravant la sélection sociale.

Plus grave encore, la politique de l’éducation se traduit par une différenciation croissante entre écoles, sur le terrain. Au-delà du débat actuel sur le caractère légitime ou non de filières différenciées, l’école est de moins en moins la même pour tous. Les différences entre milieux de résidence et entre établissements sont considérables dans la réalité. Et pourtant, la notion d’égalité des chances conserve une forte résonance. L’Etat l’a longtemps perçue comme vecteur de mobilité sociale. Mais on ne peut plus se reposer aujourd’hui sur cette illusion.

Ce n’est pas nouveau : l’école produit et reproduit des différences sociales parce qu’elle tend souvent à aggraver les écarts de capital culturel acquis au sein de la famille. Le travail à la maison, qu’il résulte de l’initiative des instituteurs ou de la demande des parents, aggrave encore les inégalités au détriment des enfants qui ne peuvent compter sur un appui familial, pour des raisons culturelles ou économiques. Cette situation donne les résultats que l’on sait : à l’entrée au collège, une proportion non négligeable des élèves maîtrisent mal les compétences de base en lecture et en calcul et suivent un cursus exposé à l’échec. La pratique d’une pédagogie unique dans des filières toujours plus indifférenciées devient absurde quand elle s’applique à des réalités différentes, d’une école à l’autre.

Plutôt que de nier les inégalités entre élèves et entre établissements, l’enjeu est d’en prendre acte pour tenter de les combattre et tirer un trait sur la promesse -certes non tenue- d’égalité des chances. D’où la nécessité de donner plus de moyens aux régions, aux zones, aux quartiers urbains qui concentrent le plus d’élèves en déperdition scolaire. Cette logique réparatrice de compensation des inégalités devrait, sinon établir une réelle égalité des chances, tout au moins diminuer la sélection par l’échec. Mais les moyens mis en œuvre sont-ils à la mesure de l’enjeu ? On peut en douter. Le contexte d’austérité budgétaire laisse enfin planer un doute sur les effets pratiques de la Charte de l’éducation, quelles que soient les bonnes intentions qui ont pu l’inspirer au départ.

On ne peut donc améliorer l’efficacité sociale de l’école à coûts constants. Mais ce n’est pas le problème central : l’Etat a su consacrer à l’éducation des fonds considérables, si l’on en juge par la croissance passée des dépenses. Reste à consacrer ces sommes aux tâches prioritaires. Une pédagogie rénovée suppose des locaux transformés et un encadrement beaucoup plus présent. On pourrait déjà, sans faire exploser les dépenses ni bouleverser le service des enseignants, mieux aider les établissements en difficulté et, dans tous les établissements, les élèves en échec. Mais cela suppose de concentrer plus de moyens sur les secteurs en difficulté et de corriger de nombreux dysfonctionnements dans la direction et dans la vie des établissements. Cela suppose enfin de savoir mobiliser les enseignants autour d’un projet qui revalorise leur métier et leur rôle irremplaçable dans la construction du lien social.

Réformer l’école et dépenser toujours plus ne permettra pas de résoudre les problèmes que provoque, au sein de l’Education nationale, la crise de notre société. La question centrale demeure bien de réduire le chômage et la montée des inégalités qui l’accompagne. C’est ainsi qu’on diminuera l’angoisse des parents quant à l’avenir de leurs enfants, et qu’on permettra à ceux des milieux les moins favorisés d’avoir un présent pour eux-mêmes qui leur permette de penser un futur pour leurs enfants.