L’incroyable croyance

Il y a ceux qui attendent que le printemps passe et que vienne l’automne des illusions, des feuilles mortes qui se ramassent à  la pelle, l’hiver de la rigueur… ; bref, que le temps passe et que les espoirs trépassent. pour ceux-là , l’idée même que le peuple puisse se gouverner et se prendre en charge par un corps d’intermédiation, des institutions ou des individus relève de l’hérésie sinon de la folie.

Qui a dit que la dérision est la mélancolie de la lucidité ? Auteur lu et oublié, comme c’est souvent le cas lorsqu’on mêle de nombreuses lectures. La culture n’est-elle pas ce qui reste lorsqu’on a tout oublié ? En tout cas, c’est un auteur lucide sur les choses de la vie. On ajoutera aussi celles de la cité car il est bon parfois de parler de cet espace qui nous réunit tous et dont nous  confions, par choix, par dépit ou par hasard, la gestion à d’autres individus  censés nous représenter. On appelle cela la démocratie, laquelle passe par des élections, la formation d’un gouvernement et d’un Parlement. Après, tout dépend du temps qui passe, des opposants qui s’opposent, de la pluie qui tombe et du temps qu’il fait. Une façon de dire : Votez bien, on fera le reste !

N’y voyez, pour l’instant, aucune ironie, ni dérision dans ce propos car  la démocratie ne date pas d’hier, elle n’est pas une idée neuve puisqu’elle remonte à la haute Antiquité. Comme l’idée du bonheur. Mais si ce dernier, comme dirait Vialatte, a peu servi, la démocratie, elle, a fait de l’usage à bien des peuples et dans bien des contrées. D’autres se mettent enfin à y goûter, doucement, timidement comme à un bonbon dégusté par un enfant démuni. D’autres encore l’ont arrachée à une foule en délire qui a été malmenée et écrasée par des années de despotisme et de dictature. Après l’avoir nettoyée et bichonnée comme une jeune fille extirpée à la frustration d’une foule mâle en furie, on la promet au mieux-disant et aux médisants d’une classe politique née d’un cri de révolte. Et puis il y a ceux qui attendent que le printemps passe et que vienne l’automne des illusions, des feuilles mortes qui se ramassent à la pelle, l’hiver de la rigueur… ; bref, que le temps passe et que les espoirs trépassent. Pour ceux-là, l’idée même que le peuple puisse se gouverner et se prendre en charge par un corps d’intermédiation, des institutions ou des individus relève de l’hérésie sinon de la folie. Et voilà que par ces temps furieusement démocratiques qui règnent du Golfe à l’Atlantique, il nous vient un bruit et des clameurs qui disent combien est dur l’apprentissage de la vie en commun et du vivre ensemble dans la cité des hommes.

En parcourant une revue de presse des journaux et des télévisions d’Egypte, par exemple pendant la campagne aux élections présidentielles, on est surpris par la dérision opposée par certaines plumes et propos de quelques commentateurs aux comportements et aux discours des candidats et de leurs partisans. Il faut dire qu’il y avait matière tant le ton et la teneur de ces élections sont inscrits dans le domaine de l’eschatologie et du surnaturel. On ne promet pas de raser gratis (ça la ficherait mal, du reste, pour des barbus plus ou moins salafistes), mais de profiter du paradis sur terre et dans l’au-delà. Hollande et son programme de croissance porté par un gouvernement paritaire et hermaphrodite peut aller se rhabiller. Ici, point de croissance et de justice fiscale, c’est l’éternité plus le plein-emploi à ne rien faire sinon à se la couler douce en regardant couler  des rivières de miel et de lait au bord desquelles des houris virevoltent et chantent. Des CDI ad vitam aeternam à ne rien fiche pour tous et partout. Tout cela n’a pas empêché un commentateur de préciser que c’est la première fois que des élections libres sont organisées en Egypte depuis….5 000 ans, soit depuis on ne sait quel Pharaon à la fibre démocratique. Ah bon ! Si ces gens-là comptaient des démocrates parmi eux, ça se saurait, non ? Aucune trace, en tout cas, dans les livres révélés des religions monothéistes. Mais qu’importe, sacrifions à l’uchronie car les Arabes aiment bien refaire l’histoire et disons que si tel était le cas, l’histoire  de la région aurait eu une bien autre gueule. Car comme disait Cioran dans ses fameux Syllogismes de l’amertume : «Heureux en amour, Adam nous eût épargné l’Histoire».

Incroyable croyance et drôle de conception de la démocratie où, pour gérer les affaires de la cité, ces principaux acteurs poussent à faire disparaître l’individu dans la foule fanatisée et le magma de la communauté. D’autres pays dans cette contrée entretiennent à dessein cette prédisposition anthropologique à la servitude pour asseoir l’hypothèse islamiste comme une idée d’avenir. Mais on sait depuis que la démocratie est née qu’elle a toujours été confrontée par nature, comme l’écrivait Anatole-Prévot Paradal, a deux dangers : le despotisme et la démagogie. D’aucuns rêvent de les réunir tous les deux.