Lincoln, Roosevelt, Churchill… Obama ?

Pour faire face à  la tourmente du désespoir économique et social, Obama possède certes une rare combinaison d’intelligence, de caractère, et – jusqu’à  présent – de chance. Mais sera-t-il capable de conjuguer à  la fois les qualités d’Abraham Lincoln, de Franklin Roosevelt et de Winston Churchill ?

Des circonstances exceptionnelles – plus précisément, l’ampleur et la gravité de la crise économique et financière – ont contribué à l’élection d’un homme exceptionnel, Barack Obama, à la présidence des Etats-Unis. Mais ces mêmes circonstances l’empêcheront-elles de réussir ? L’énorme espoir qui a porté Obama au pouvoir l’emportera-t-il sur la tourmente du désespoir économique et social ? Le spectre menaçant d’une récession mondiale se propagera-t-il à l’Asie en déstabilisant ses deux géants, l’Inde et la Chine ?
C’est à ces graves questions qu’il faudra répondre, alors que le président élu prépare les Américains à un avenir qui sera très certainement difficile.
Les mêmes Américains qui criaient leur joie le soir du 4 novembre sont aujourd’hui saisis par la crainte, au fur et à mesure que les difficultés économiques deviennent plus réelles chaque jour, comme en témoignent les conséquences de la crise pour leurs voisins, quand ce n’est pas pour eux. Confronté à l’urgence d’alléger les souffrances de ses compatriotes, Obama ne sait que trop bien que «l’audace de l’espoir» ne suffira pas devant l’immensité de la tâche qui l’attend.
Alors que le monde passe de l’exaltation à un sobre réalisme, il est important de garder une vision équilibrée des événements en cours et d’éviter le double risque, d’un côté, de sous-estimer la nature véritablement révolutionnaire de cette élection, et de l’autre, de surestimer la capacité de l’équipe Obama à trouver des solutions miracles.
Sur le versant positif, un héritage tragique de l’histoire américaine a été transcendé. Le «mur de la couleur» est tombé, près de 20 ans après la chute du Mur de Berlin qui divisait l’Allemagne et l’Europe. La fierté éprouvée par les Américains – et par les Africains – depuis l’élection d’Obama est un facteur important qui, on peut l’espérer, aura des retombées bénéfiques à long terme.
Ce n’est pas seulement à l’étranger, mais également à l’intérieur que les Etats-Unis ont reconstitué une partie de leur «pouvoir de convaincre». Le chômage et la crise de l’immobilier frappent tous les Américains, sans considération pour leur couleur de peau ou leur origine. La dignité ne vous procure pas nécessairement un toit ou un emploi, mais elle vous permet de garder espoir dans une période difficile. Il est aussi possible de demander de plus grands sacrifices et davantage de patience à des personnes dont on a su gagner la confiance et le soutien sans réserve.
Nous assistons par ailleurs à la naissance d’un nouvel équilibre entre l’Etat et le marché. Mais cette évolution ne doit pas aller trop loin, parce que, d’une part, il y a des limites à ce que l’Etat peut faire, et que, de l’autre, la force du secteur privé est l’un des aspects clés des Etats-Unis, qui sont devenus une superpuissance grâce à son dynamisme, à sa flexibilité, et à la créativité de ses citoyens.
De manière plus fondamentale, au-delà du déclin des marchés et d’une nouvelle légitimation de l’Etat, nous sommes peut-être aussi témoins d’une réhabilitation de la politique et des politiciens, voire d’un certain idéalisme. Pour la première fois aux Etats-Unis, depuis la présidence de John F. Kennedy, la politique est perçue comme une entreprise potentiellement noble. L’idée qu’il soit possible de faire une différence, non seulement pour soi, mais également pour son pays et le reste du monde, que les intérêts et l’enrichissement personnels ne sont pas les seuls buts dans la vie pour les «meilleurs et les plus intelligents», a lentement mais sûrement gagné du terrain au sein de la génération Obama. Le soir du 4 novembre, des multitudes d’Américains et de non-Américains ont pensé que des rêves pouvaient devenir des réalités.
Mais ce renouveau de l’idéalisme est tout autant le produit de la peur que de l’espoir. Le moment où les jeunes ont décidé de se joindre à la révolution tranquille de Barack Obama était également le moment où les portes de Wall Street ont commencé à se fermer. Il n’y a plus guère d’ouvertures dans le monde de la banque et de la finance, terrassé par la cupidité et les prétentions démesurées de certains de ses principaux acteurs. Wall Street est aujourd’hui confronté à l’une des pires récessions de son histoire.
Obama possède une rare combinaison d’intelligence, de caractère, et – jusqu’à présent – de chance, mais sera-t-il capable de conjuguer à la fois les qualités d’Abraham Lincoln, de Franklin Roosevelt et de Winston Churchill ? C’est peut-être trop demander à une seule personne. Il ne faut pourtant pas sous-estimer les cartes qu’Obama a en main. Contrairement à Roosevelt, il est parfaitement conscient de la nature des défis économiques auquel il est confronté, et comme Churchill, il bénéficie du soutien d’une population prête à le suivre sous la bannière de l’unité nationale, du moins à court terme.

                                                                                                                                                                                Copyright : Project Syndicate, 2008.
                                                                                                                                                                                Traduit de l’anglais par Julia Gallin.