L’image et son trouble

«il ne faut pas confondre les films de science-fiction où l’on voit parfois des scènes dont la réalité dépasse la fiction, avec les films publicitaires, où l’on voit souvent des coiffeurs affirmer que le shampoing dépasse la friction».

Lorsqu’on brise une porcelaine, on fait comme on peut et on tente de se débrouiller avec ses débris. C’est bien plus délicat encore lorsqu’il s’agit d’une icône, qui plus est adossée à une religion déviée par une horde de barbares hallucinés. C’est un peu ce qu’il arrive aux responsables américains suite à l’opération qui a conduit à la mort de Ben Laden. Si très peu de gens de par le monde regrettent la disparition de cet homme, d’autres se posent des questions sur la communication autour de cette expédition entourée de mystères, de secrets, de non-dits et de contradictions. On pensait que les Américains maîtrisaient parfaitement les techniques de communication en temps de paix comme en période de guerre ou de crise. Et comme on ne prête qu’aux riches, on leur a toujours prêté cette grande capacité à déployer des moyens fabuleux et des spécialistes en tout genre. Il n’est que de regarder comment se préparent les élections et la débauche de moyens, de communicants, de «spin doctors» et autres «storytellers» capables de broder un discours, dénicher la petite phrase vénéneuse ou l’image compromettante qui  déstabilise l’adversaire ou fait basculer l’opinion et l’électorat. Or, c’est bien une simple image qui aujourd’hui pose un problème à l’opinion mondiale.

Bien sûr, on ne peut suivre le délire des tenants de la théorie du complot et autres amateurs des récits conspirationnistes. Mais faut-il d’ailleurs préciser que c’est bien le cinéma et les séries américaines qui ont popularisé et mondialisé cette tendance type X-Files et autres fictions frappées au coin de la parano ? Combien de fictions avons-nous ingurgité où des forces obscures fomentent des complots planétaires dans de mystérieuses officines à l’insu des forces de sécurité officielles, voire de la Maison Blanche ? Force est de reconnaître que l’on a bien formaté tous ces sceptiques qui doutent aujourd’hui et veulent des preuves par le son et par l’image. Et pas seulement les adeptes de Ben Laden qui, eux, en ont déjà fait leur deuil en reconnaissant son décès. C’est un peu l’histoire de l’arroseur arrosé qui fait que certains ne croient que ce qu’ils voient ; et quand bien même ils les verront, il n’est pas certain qu’ils ne mettent pas en doute ces preuves là , sous prétexte que l’on peut toujours bidouiller les images et trafiquer le son. Logique, c’est comme dans les fictions qu’ils ont vues au cinéma ou à la télé. Résultat : c’est le cercle vicieux et halluciné de la parano et la limite de la communication. Pour rester dans les techniques de la communication et ses travers, arrêtons-nous  sur la photo officielle de la Maison Blanche dans laquelle on voit le président Obama et ses collaborateurs suivre en direct l’opération du commando des forces spéciales. C’est carrément une invitation au doute, car n’importe qui aurait aimé voir ce qu’ils voient. Comme au cinéma, c’est ce contre-champ, si l’on ose dire, qui est important, alors que les communicants voulaient vendre l’ambiance solennelle de l’équipe dirigeante.

Enfin, et là non plus on ne va pas quitter le domaine et la métaphore cinématographiques. Ceux qui ont vu  le film tiré de l’histoire de ce chef indien apache nommé Geronimo -dans la première version réalisée par Walter Hill avec Matt Damon, comme dans le film western des années 60 avec Chuck Connors-, se demanderont pourquoi a-t-on donné le nom de code «Geronimo EKIA» ((Ennemy killed in Action. Ennemi tué au combat) à une opération visant à tuer un terroriste international? Pourtant, ce chef indien est considéré comme un héros par les Indiens qui sont tout de même les premiers habitants de l’Amériques, appelés «Natives». Une polémique avait du reste alimenté les débats du Congrès après sa reddition en 1886. Alors qu’un général avait déclaré que Geronimo s’était rendu sans condition, d’autres témoins de la reddition du chef indien ont révélé que ce dernier s’était constitué prisonnier en échange d’une prise en charge «humanitaire, sociale et éducative des communautés apaches par l’Etat fédéral». A ce propos, la conseiller en chef du comité des affaires indiennes au sénat américain, Loretta Tuell, a déclaré : «L’utilisation déplacée d’icônes de la culture indienne est trop répandue dans notre société. Ses conséquences sur l’esprit des enfants indiens et non indiens sont dévastatrices».

Enfin et en tout état de cause, lorsqu’on sait tout cela, d’aucuns pourraient jouer les cartésiens et faire dans le doute systématique au risque de passer pour un conspirationniste qui verse dans la parano. Mais comme a  dit l’autre sceptique : même les paranos peuvent avoir des ennemis.

Et comme il vaut mieux en rire pour ne pas s’en mêler les méninges, concluons avec ce bon conseil de Pierre Dac, puisé dans l’ouvrage réunissant ses «Pensées» sous le titre déjà cité (mais ça vaut vraiment le coup de le rappeler) Avec mes meilleures pensées (Edition du Cherche Midi. Préface d’Eric Naulleau ) : «Il ne faut pas confondre les films de science-fiction où l’on voit parfois des scènes dont la réalité dépasse la fiction, avec les films publicitaires, où l’on voit souvent des coiffeurs affirmer que le shampoing dépasse la friction».