L’image de l’autre

Dans cette salle Abdallah Ibrahim où se déroulent les rencontres de la XIIe édition du SIEL de Casablanca, le conférencier, pour introduire son livre, évoque une image puisée dans les souvenirs d’une enfance passée dans un petit village près de Fès. Celle d’un homme modestement vêtu, qui parcourt la campagne monté sur un âne. Quand il arrive quelque part, les femmes l’entourent, discutent avec lui et peuvent même lui ouvrir leur porte sans craindre qu’on ne jase sur leur compte. C’est normal, c’est le attar, le fournisseur en épices et en herbes séchées mais aussi en nouvelles fraîches ramenées de la ville. Et ce attar est juif. Ou du moins il l’était. Aujourd’hui, il est toujours des marchands d’épices promenant leurs baluchons odorants de hameau en hameau. Mais ils ne portent plus de chachia et les femmes ne peuvent plus aussi aisément palabrer avec eux. Car il n’est plus d’enfants de Moïse dans ces espaces-là. Ce souvenir enfoui dans les replis de sa mémoire fut celui convoqué par Mohamed El Ouadie, auteur et critique d’œuvres dramatiques, quand il lui fallut arrêter le sujet de sa thèse de doctorat. L’idée de travailler sur «L’image du juif dans le théâtre marocain» naquit ainsi en lui. Le hasard des pérégrinations de sa famille a conduit par deux fois l’auteur, à Fès puis à Casablanca, à vivre à proximité d’un mellah. D’où ses réminiscences d’une époque disparue où les Marocains de confession juive faisaient partie intégrante du paysage social. Quelle ne fut donc sa surprise, au fur et à mesure de ses recherches bibliographiques, de constater à quel point il était si peu question d’eux dans les études et travaux effectués sur le patrimoine culturel marocain. Mohamed El Ouadie s’interroge et son interrogation suscite réflexion. L’auteur s’est intéressé à la manière dont la société marocaine globale percevait sa minorité confessionnelle. Il est revenu sur le texte coranique dont les versets consacrés aux juifs et à leur histoire avec le prophète Mohamed structurent de manière déterminante l’image que les musulmans s’en sont construite par la suite. Or, ce qui reste dans les consciences ne favorise guère l’approche positive. Les juifs sont maghdoub âlayhim (sur lesquels est le courroux divin), ceux dont on n’oublie pas qu’ils ont combattu l’islam et son prophète. Repliés sur eux-mêmes dans leur mellah, tenus de se plier aux règles de la dhimma, les juifs vivaient dans un rapport de crainte à l’égard de leurs concitoyens musulmans. Ces derniers, du fait de leur position de majorité dominante, ont développé à leur égard des attitudes de mépris, comme en témoigne l’expression populaire «el ihoudi hachak» (à l’image de «el mra hachak») donne la mesure. Les incidences de ce background social et culturel, on les retrouve dans la construction du personnage du juif dans notre théâtre. Les dramaturges marocains, comme arabes d’une manière générale, se seraient par ailleurs beaucoup inspirés du Shylock de William Shakespeare (Le Marchand de Venise, 1596), un usurier juif cupide et rapace. L’image du juif dans le théâtre marocain se présenterait ainsi comme une image figée et négative construite autour de stéréotypes. Vision réductrice de l’autre, enfermement, perpétuation de rancœurs millénaires, méfiance, comment retrouver le chemin de la concorde entre juifs et musulmans quand tant d’histoires anciennes plombent les rapports ? Il n’est qu’une voie pour cela : celle de la connaissance et de la reconnaissance, du respect et de l’échange. Hors ce chemin-là, point de salut