L’identité nationale se porte bien, merci

En quoi l’identité marocaine est-elle « fragile » pour que l’on ait besoin de la « raffermir » ? Et qu’est-ce que cela signifie concrètement ? On vient de voir en France ce que débattre, au niveau politique, de « l’identité nationale » provoque comme stigmatisations au sein de la société. Qui a payé la facture de ce débat, aussi inutile que dangereux ? Les Français « d’origine » au premier rang desquels les musulmans.

Projetés dans le cadre de la XIIIe édition du Festival national du film de Tanger, deux films, de par leur thématique, méritent qu’on s’y arrête. Tous deux traitent du même sujet : la relation judéo-musulmane. Le premier, un documentaire de Kathia Wazana, est consacré à l’exode des juifs du Maroc. La réalisatrice,  «une antisioniste affichée», se focalise sur les fortes convergences entre musulmans et juifs marocains. Partie à la rencontre des membres de sa communauté installés en Israël et en Amérique du Nord, Kathy met ses pas dans ceux de l’un d’eux, Shira, qu’un besoin de retour aux sources a ramené à Tétouan, le berceau de sa famille. Kathy, dont le nom, Wazana, signe l’origine, est, comme Shira, travaillée par la quête identitaire. La quête de l’histoire enfouie, des racines arrachées, du paradis perdu… Le titre du documentaire, Pour une nouvelle Séville, dit l’aspiration aux retrouvailles avec ces autres qui sont les Marocains musulmans et avec qui la coexistence, sans être idyllique, put, au cours des siècles passés, être source de richesse et d’échanges.

Le second film, le long-métrage Les hommes libres du Franco-Marocain Ismaël Ferroukhi, s’inspire pour sa part d’un fait historique remontant à la Seconde Guerre mondiale. Dans le Paris de 1940, des musulmans sauvent des juifs des griffes des nazis. L’histoire est celle du rôle joué par la Mosquée de Paris en ces temps de grand trouble. On croise ainsi dans le film des personnages historiques tels que le recteur de celle-ci, Kaddour Ben Gabrit, ou encore le chanteur populaire Salim Lahlali. Cette histoire méconnue, Ismaël Ferroukhi l’a découverte en lisant un entrefilet publié sur le sujet dans un journal français. Interpellé, le cinéaste en a fait le scénario de son film. A sa sortie en France, Les hommes libres a suscité le débat, certains ne goûtant guère de voir cette image de musulmans sauvant des juifs venir quelque peu bousculer, celle, consacrée, de la discorde  judéo-musulmane.

Dans le contexte actuel, fortement marqué par les bouleversements politiques induits par le Printemps arabe, la projection de ces deux films au FNFT revêt une tonalité particulière. En effet, l’arrivée au pouvoir des islamistes dans plusieurs pays du monde arabe, doublée de celle des ennemis les plus radicaux des Palestiniens à la tête du gouvernement israélien, a réinstallé un climat de forte tension entre juifs et musulmans. La décrispation intervenue au lendemain des accords d’Oslo n’est plus qu’un lointain souvenir. On est presque revenu aux années 70 et, dans le monde arabe, aux diatribes incendiaires contre «l’adou sahyouni» (l’Ennemi sioniste). L’accueil réservé le 5 janvier dernier à l’aéroport de Tunis à Ismaël Haniyeh, le chef du gouvernement palestinien à Gaza, l’illustre amplement. C’est en effet aux cris honteux de «Mort aux juifs» et de «Tuer  les juifs est un devoir» que le leader du Hamas a été reçu par les partisans du mouvement islamiste Ennahda dont le secrétaire général, Rached Ghannouchi, est l’actuel Premier ministre tunisien. Ces appels au meurtre ont suscité une vive réaction de la part de l’écrivaine tunisienne Helé Beijé. Dans une chronique intitulée Tunisiens : ne trahissez pas les nobles idéaux de votre révolution (Le Monde du 20 janvier), l’auteure de Nous, décolonisés s’est indignée publiquement. «Je ne vous reconnais pas, Tunisiens, je ne vous reconnais plus, s’est-elle écriée avec force. Vous avez glacé dans mes veines l’admiration que vous aviez fait naître, vous m’avez ôté le goût du pays natal, vous m’avez rendue indifférente à sa lumière, vous m’avez gâché l’image de votre héroïsme, vous avez éteint dans mon cœur la musique de la patrie. Etes-vous les mêmes, Tunisiens ? Etes-vous ceux-là qui criaient en chœur : “Musulmans, juifs, chrétiens, nous sommes tous tunisiens” ?» Beaucoup de démocrates arabes ne peuvent que partager cette fureur de Helé Beijé. Cette fureur, ce dégoût et ce désarroi devant des attitudes qui salissent et font honte. L’inquiétude est d’autant plus grande que, bien que le fait soit celui d’une poignée d’extrémistes, ces comportements s’inscrivent dans un climat général de vindicte, dans le monde arabe, à l’égard des minorités. Si, pour ce qui est des juifs, le conflit israélo-palestinien a bon dos, quels prétextes peut-on avancer pour justifier le meurtre des Chrétiens d’Irak ou encore, en Egypte depuis la révolution, l’accentuation des attaques meurtrières contre la communauté copte ? Au-delà des causes géopolitiques, à la source de ces comportements, un même facteur : une idéologie extrémiste qui, au nom de Dieu, bannit l’Autre. Alors quand, au Maroc, le nouveau chef de gouvernement parle dans sa déclaration gouvernementale de raffermir l’identité nationale, d’encourager et de promouvoir les valeurs religieuses, il y a lieu de s’interroger. Et de s’inquiéter. En quoi l’identité marocaine est-elle «fragile» pour que l’on ait besoin de la «raffermir» ? Et qu’est-ce que cela signifie concrètement ? On vient de voir en France ce que débattre, au niveau politique, de «l’identité nationale» provoque comme stigmatisations au sein de la société. Qui a payé la facture de ce débat, aussi inutile que dangereux ? Les Français «d’origine» au premier rang desquels les musulmans. Alors pour l’amour de ce Dieu qui doit en avoir assez qu’on l’invoque à tout bout de champ, qu’on arrête de vouloir nous enfermer dans des moules. Qu’on nous laisse nos aspérités et nos différences. Nos croyances et nos incroyances. L’identité marocaine n’a nul besoin qu’on la «raffermisse». L’histoire s’en est chargée, il y a des milliers d’années de cela !