L’hypocrisie sociale élevée au rang de valeur

en période de canicule il n’est pas exceptionnel que certains, pourtant musulmans pratiquants, craquent et rompent le jeûne. Et, traditionnellement, il existait une certaine tolérance dans ce cas précis

L’acquittement des deux jeunes filles d’Inezgane n’est pas une surprise. Lundi 13 juillet, le tribunal de première instance d’Agadir a totalement innocenté Sanae et Siham comme l’inexistence totale de charges à leur encontre ne pouvait que le laisser attendre. Leur acquittement cependant a d’abord été le résultat de l’intense mobilisation de la société civile qui a battu le pavé pour dénoncer l’atteinte flagrante aux libertés individuelles représentée par les poursuites dont elles avaient été l’objet. L’actualité, pourtant, est telle qu’elle ne laisse pas le temps de se réjouir de ce dénouement heureux. Ce dossier à peine clos, une nouvelle affaire est venue remettre sur le métier la bataille pour les libertés. Ramadan oblige, il s’agit cette fois-ci du cas de cinq jeunes gens, dont un mineur, arrêtés pour avoir rompu le jeûne en public. Cela s’est passé à Marrakech, le 6 juillet dernier, après que les commerçants de la place Jamaa El Fna se soient faits les délateurs à la brigade touristique de la consommation par ces cinq personnes de jus d’orange à l’étal d’un marchand. Arrêtés, les mis en cause ont reconnu les faits. Cette rupture du jeûne n’avait cependant aucune connotation militante, ou de provocation, la cause n’en étant que la chaleur suffocante. Si l’on en croit le président de l’Association marocaine des droits de l’homme qui a communiqué autour de cette arrestation, le thermomètre, ce jour-là, frôlait les 48° dans la ville ocre.

Cette nouvelle affaire a pourtant peu de chances de mobiliser les foules au-delà du cercle restreint des défenseurs des droits de l’homme. D’abord parce qu’il est question de religion, ensuite, parce qu’à la différence de celle d’Inezgane, la police a la loi pour elle. En effet, les mis en cause tombent sous le coup de l’article 222 qui punit de un à six mois de prison toute personne de confession musulmane qui rompt publiquement le jeûne et de manière ostensible. La presse nationale s’est d’ailleurs contentée de rapporter laconiquement le fait. L’information cependant n’a pas échappé aux médias internationaux qui, eux, l’ont aussitôt mise en lien avec celle d’Inezgane pour pointer du doigt la montée des intolérances dans le Royaume. Là aussi, outre le contenu de la loi, ce qui interpelle est l’attitude des commerçants qui se sont empressés d’alerter les forces de l’ordre pour faire arrêter les cinq jeunes contrevenants malgré que ces derniers se soient juste contentés d’étancher leur soif. Or, en période de canicule comme c’était le cas ce jour-là, il n’est pas exceptionnel que certains, pourtant musulmans pratiquants, craquent et rompent le jeûne. Et, traditionnellement, il existait une certaine tolérance dans ce cas précis. On cite nombre d’exemples de cas où, dans le Maroc profond, lorsque la température atteignait les limites de l’insupportable, les villageois finissaient par se désaltérer en public. Mieux encore, en Iran pourtant considéré comme parmi les pays les plus  intransigeants sur le plan religieux, un grand ayatollah de la ville de Qom, Assadollah Bayat Zanjani, avait, lors du Ramadan 2013, édicté une fatwa dans ce sens. «Ceux qui ne peuvent pas supporter la soif extrême peuvent boire juste assez pour étancher leur soif et (…) leur jeûne ne sera pas invalidé», avait-il affirmé en appuyant son argumentaire sur deux hadiths. La fatwa fit certes polémique chez les conservateurs, cet ayatollah étant un religieux réformiste, mais cela donne un aperçu de notre propre positionnement en tant que société, nous qui nous targuons d’être un pays d’ouverture et de tolérance. Et combien au lieu d’avancer sur cette voie-là, nous régressons de manière affligeante pour ce qui concerne les libertés individuelles. L’exemple le plus probant en est justement le maintien dans le projet de réforme du code pénal actuellement en discussion d’un article tel que le 222 ci-dessus mentionné. Comme si, en cinquante ans, rien n’avait bougé ! Dans le même temps, le ministre Ramid, dont le département a concocté le projet de loi, faisait récemment cette sortie stupéfiante où il affirmait que la loi autorise un Marocain à devenir athée ! Ah bon, on peut devenir athée mais on file en prison quand on rompt le jeûne en public ! Cette déclaration illustre on ne peut mieux l’hypocrisie sociale dans laquelle on nous demande de vivre. Faites et soyez ce que vous voulez nous dit-on, la seule chose qui importe est que cela ne soit pas au vu et au su de tous. L’important c’est le respect de la communauté. L’image sociale prime sur la vérité et l’honnêteté intellectuelle. Et l’on s’étonne ensuite de cette déperdition des valeurs qui sape nos fondements !