L’hymne des nations désunies

Alors, à  quand les matches sans hymnes nationaux ?
Si la FIFA arrivait à  faire passer une telle interdiction,
on pourrait craindre que les pays en compétition,
par équipes interposées, se livrent des batailles
de paroles autrement plus violentes que les tacles
par derrière que certains joueurs perpètrent
sur les pelouses des stades des nations désunies.

Une équipe nationale de football est certainement l’entité la plus proche d’une métaphore de la patrie. De ce fait, les sentiments d’appartenance, l’identification et toute la charge patriotique se retrouvent mêlés dans un sport qui fait rêver mais qui se soumet paradoxalement à  une autorité qui édicte des règles qui ont force de loi planétaire : la FIFA. Plus que l’ONU, cette institution compte 204 membres et se fait respecter davantage que l’organisation internationale. Sans Casques bleus, sans forces d’intervention ni inflation de résolutions. Aucune mesure ou règle de la FIFA n’est contestée et lorsqu’elle décide que le ballon passé du pied par un coéquipier ne doit pas être touché de la main par son gardien, tout le monde s’exécute. Dans le pays le moins développé du tiers-monde, en même temps que dans ceux des grandes puissances de la planète, une règle de la FIFA entre en vigueur au jour fixé par cette dernière. Le Rapide de Oued Zem comme le Manchester United obéissent aux mêmes règles une fois édictées et à  la même autorité qui émane d’une instance sise à  Zurich et que dirige aujourd’hui un Helvète nommé Sepp Blatter. C’est là  le rêve de tous les secrétaires généraux de l’Organisation des Nations unies depuis sa création. Et c’est précisément le président Blatter, suite à  des incidents qui ont perturbé la rencontre Turquie-Suisse de barrage de la Coupe du monde 2006, qui va faire une déclaration à  un journal de son pays (Blatter est suisse, rappelons-le) et qui va faire débat : «Je me demande, s’est-il interrogé, s’il y a un sens à  jouer les hymnes nationaux ? C’est quelque chose que nous allons étudier». Le président de la FIFA estime peut-être que le fait de jouer les hymnes nationaux avant les matches exacerbe les sentiments patriotiques et le chauvinisme, ce qui est susceptible d’engendrer des troubles. Ce qui est troublant, c’est que M. Blatter fasse cette déclaration précisément après un match opposant l’équipe de son pays d’origine dont l’hymne national a été sifflé par des spectateurs turcs excités. Cet acte condamnable et à  condamner par tous les amoureux du foot ainsi que toutes les réactions antisportives et non moins déplorables qui ont émaillé la rencontre incriminée laissent tout de même un petit doute sur le timing de la réaction tout aussi sentimentalement patriotique du président de la FIFA. Car enfin, ce n’est pas la première fois qu’un hymne national est sifflé par des excités et des hooligans de tout poil. Alors, pourquoi une déclaration aussi importante pour la présentation d’une rencontre de foot est-elle lancée justement après un match o๠la Suisse est impliquée ? On voit bien que ce tropisme patriotique en football n’est pas l’apanage des spectateurs sur les gradins des gens de peu. Il gagne aussi les tribunes d’honneur cossues et celles des médias censés commenter en toute objectivité. à‡a s’est déjà  vu dans la presse écrite, comme à  la télé. Et puis, on en a vu des chefs d’Etat qui s’excitent dans leurs fauteuils en moleskine, communiant, pour une fois, dans la même ferveur avec le peuple des gradins en béton armé qui s’enivre de foot, de cris et de quolibets. Mais si l’on peut déplorer les débordements de chauvinisme qui brisent le charme de ce sport de toutes les passions, il ne faut pas oublier que c’est dans la nature même de ce jeu que réside l’antagonisme et l’intolérance. Car au sein d’un même pays, on relève les débordements des rencontres dites de derby, au cours desquelles les matches des équipes des villes les plus proches sont les plus farouchement disputés. En Europe comme ailleurs, dans des villes comme Madrid, Milan, Turin ou Londres ; en Amérique Latine ou en Afrique et chez nous, lorsque le Raja et le Wydad de Casablanca ou encore le MAS et le WAFde Fès (du temps des splendeurs de ces deux formations) se livrent des rencontres homériques. Mais le président Blatter est originaire d’un pays tranquille et il avait joué, dans une autre vie, dans un club helvétique de foot non moins pépère. Alors, à  quand les matches sans hymnes nationaux ? On ne sait pas. Mais si d’aventure la FIFA, qui en a l’autorité et les moyens, arrivait à  faire passer une telle interdiction, on pourrait craindre que les supporters des pays en compétition n’inventent d’autres hymnes et d’autres chants patriotiques, bien plus chauvins que ceux qui se jouent à  l’heure actuelle. Les pays, par équipes interposées, se livreraient alors des batailles de paroles autrement plus violentes que les tacles par derrière que certains joueurs perpètrent sur les pelouses des stades des nations désunies. Pour conclure, comment ne pas penser, dans une paraphrase, à  ce que Clausewitz disait à  propos de la guerre, mais en substituant à  celle-ci le mot «foot»: le foot n’est rien d’autre que la continuité de la politique par d’autres moyens ?