L’humour comme art de vivre

face aux tristes passions humaines, l’humour est un remède contre la bêtise. en plus de décontracter les zygomatiques et de laisser s’épanouir un rire sinon un sourire, l’humour est un «fluide» et un «esprit», selon ceux qui se sont embêtés à  aller lui chercher une définition satisfaisante.

«Tous les hommes naissent égaux en droits ; après, ils se mettent à boire». L’homme qui ajouta cet article, tel un propos de zinc frappé au coin de la franche rigolade, à la solennelle  Déclaration universelle des droits de l’homme vient de décéder à la fin du mois dernier à l’âge canonique de 90 ans. François Cavanna, le rital francisé et l’ancien ouvrier maçon devenu journaliste et écrivain a fait de l’humour ravageur un genre journalistique à part entière. De Hara Kiri, le journal «bête et méchant» au satirique Charlie Hebdo, il s’est mis au service de la lutte contre la bêtise humaine dans toutes ses manifestations, politique, idéologique, économique ou individuelle. Il savait que c’est un vaste chantier, jamais fini et toujours renouvelé. C’est dire aussi si la matière était disponible pour exercer ce genre journalistique qui associe la manchette imparable comme un uppercut, le dessin humoristique ravageur et le texte ironique  bien relevé. Mais pour Cavanna, qui ne se faisait pas d’illusions quant à l’issue du combat du rire contre la bêtise, «le vainqueur ignore l’ironie, arme dérisoire du vaincu». Dans le panier de crabes qu’est le monde politique et économique, le «vaincu» est le homard qui se marre. Le plaisir du rire et le désir de donner un sens à cette réaction que l’on nomme humour sont une bien belle récompense.

Face aux tristes passions humaines, l’humour est un remède contre la bêtise. En plus de décontracter les zygomatiques et de laisser s’épanouir  un rire sinon un sourire, l’humour est un «fluide» et un «esprit», selon ceux qui se sont embêtés à aller lui chercher une définition satisfaisante. En anglais d’ailleurs, «humour» (humeur) et humour sont utilisés selon le sens que l’on veut donner à ce vocable. Ainsi donc, l’humour qui relève de l’esprit, lié à une humeur donc à un «fluide» pourraient convenir comme définition à cet art d’exister qui est parfois un art de vivre. On impute d’ailleurs aux Anglais l’invention de ce «sens of humour» qui a donné naissance à des œuvres de création majeures. Mais nombre d’entre eux se gardent de le théoriser, sachant que plus on veut en disserter moins on fait rire. Ce n’est pas le cas de tous ceux qui le pratiquent au quotidien comme un art de vivre et d’exister et non comme un objet d’études académiques. A preuve, le livre philosophique de Henri Bergson, Le rire, est d’un ennui incommensurable. Voilà pourquoi il est temps, après cette parenthèse «savante» ou «intellochiante», de revenir à celui qui a fait du rire un genre journalistique et littéraire. En effet, Cavanna, en plus de ses activités en tant que rédacteur en chef dans une rédaction composée d’une tribu d’irréductibles journalistes et dessinateurs dont la ligne éditoriale est tracée au jour le jour, était l’auteur, entre autres ouvrages, d’une autobiographie en deux parties qui a fait son succès auprès du grand public. Les Ritals suivis par Les Ruskoffs comptent parmi les autobiographies les plus marrantes de la littérature française contemporaine. La plupart du temps, ce genre littéraire est propice au pathos ou à la glorification de soi. Car, souvent, les auteurs du genre se laissent aller à des évocations onctueusement nostalgiques ou,  au contraire, à un exercice d’autoflagellation, de dénigrement de soi et des siens. Pire encore, le genre est devenu de nos jours un produit de marketing et de communication promotionnelle des stars du showbiz et de la politique dont des professionnels de la «négritude éditoriale» rédigent à la hâte une compilations de poncifs nombrilistes que les premiers signent de leur nom en gros caractères. Loin de ces élucubrations éphémères destinées au pilon, Cavanna a écrit «l’autobio» qui se marre en remontant aux premiers souvenirs d’un enfant d’immigrés italiens qui  baragouinaient un français approximatif. Décrivant les humiliations que ressent un enfant quasi étranger dans une certaine France qui n’a pas encore trouvé d’autres immigrés à moquer, Cavanna opte pour un style d’écriture qui mêle la gouaille débraillée de la langue  parlée, au français soutenu et de bonne tenue. C’est cette langue de l’autodidacte arrachée comme un butin de guerre à l’école de la rue et celle de la vie, que Cavanna va promouvoir dans la presse satirique qu’il a créé avec la complicité artistique, esthétique et humoristique du Pr. Choron, de Reiser, de Gébé, de Cabu, de Wolinsky et de bien d’autres. Mais l’enfance de cet autodidacte qui a choisi de rire de tout  pour mieux faire réfléchir, était aussi celle d’un dévoreur de livres, tous les livres, n’importe quel livre. Ainsi écrit-il dans les Ritals : «Avant de passer à table, je me cherchais de la lecture. Le bouquin en cours, un livre de classe, n’importe quoi. A part ça, j’étais un enfant joyeux, bavard, plutôt teigne et châtaigneux, rien du sombre renfermé qu’on pourrait croire ; je voulais les plaisirs, tous, et celui-là était le plus fort de tous».