L’hiver sera encore bien long

La lutte contre la corruption et pour la justice sociale est un combat fondamental. Mais celles pour les libertés individuelles, le respect de la différence et la reconnaissance de l’autre le sont également. Pour cela, le « printemps » est encore à  venir, « l’hiver » s’étant un peu plus installé.

Comme chaque année à pareille date, le magazine Times a dévoilé le nom de la personne qui, selon lui, a le plus marqué les douze mois écoulés. Pour 2011, son choix ne s’est pas porté sur une figure marquante, connue pour son pouvoir et sa notoriété. Il ne s’est pas agi, par exemple, du génial Steve Jobs, disparu cette année et dont la mort a été pleurée par des millions de fans, pas plus que de l’un ou de l’autre de ces grands leaders qui participent à donner le la du monde. Cette «personnalité de l’année», sur laquelle la rédaction du célèbre hebdomadaire a arrêté son choix, n’est pas identifiable par un patronyme. Pas plus que par un visage. Bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, face dissimulée par une cagoule à l’exception des yeux, la photo placée en couverture du Times montre un personnage masqué. Masqué, mais dans lequel, néanmoins, des centaines de milliers de personnes, sinon des millions, répartis sur les quatre continents, seraient en droit de se reconnaître. Le bandeau qui barre cette image porte l’inscription suivante : «The protester». Pour le Times, la personnalité qui a marqué le plus l’année écoulée, «pour le meilleur ou pour le pire» n’est autre, en effet, que  celle du «contestataire». L’éditorial dit ceci: «Du Printemps arabe à Athènes, d’Occupy Wall Street à Moscou, le contestataire a été désigné, cette année, pour avoir capturé et souligné un sentiment mondial d’espoir de changement, renversé des gouvernements et les idées toutes faites, combiné les techniques les plus anciennes avec les technologies les plus modernes pour mettre en lumière la dignité humaine et guidé la planète sur la voie d’un XXIe siècle plus démocratique bien que, parfois, plus dangereux (…). Ces gens ont déjà changé l’Histoire, et ils changeront l’Histoire à l’avenir», pronostique l’hebdomadaire. Effet du calendrier, voilà un an, presque jour pour jour, que le Tunisien Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu. La mort de ce jeune vendeur ambulant a déclenché ce qui, depuis, a pris le nom de «Printemps arabe». Quatre dictateurs en ont fait les frais mais l’onde de choc de ce «tsunami» a été bien au delà des frontières du monde arabe. Madrid, Athènes, Rome, New York, Moscou … partout où, la crise faisant, cela va mal, des hommes et des femmes sont sortis dans les rues pour clamer leur révolte et leur indignation, pour «contester» l’état actuel de la société et réclamer un monde plus juste. En ce sens, le choix fait par Times de la figure universelle du contestataire comme «Personnalité de l’année» est judicieux. A cette nuance près: le révolutionnaire de Tunis, Le Caire, Tripoli ou Damas ne ressemble en rien à «l’indigné» de Madrid, New York ou Athènes. La soif de changement, le désir de justice et le ras-le-bol se retrouvent, certes, chez les uns comme chez les autres : on ne peut pas en dire autant des projets de société. Là, la différence est abyssale. On a facilement tendance à parer la figure du contestataire de romantisme. Or, s’ils sont ceux que le peuple a voulus, les dirigeants portés au pouvoir par le Printemps arabe ne sont pas vraiment ceux dont un démocrate, attaché au concept de liberté, aurait pu rêver. Ils ne sont pas ceux qui vont libérer la société de ses carcans, l’ouvrir sur des horizons nouveaux et contribuer à faire évoluer les mentalités. Pour ces nouveaux représentants du pouvoir, la remise en question de l’ordre établi se limite au champ politique. En dehors qu’il s’agisse de l’espace social ou culturel, c’est plutôt la régression qui menace. Pour ne parler que du Maroc, on tremble quand on pense aux dégâts pouvant, par exemple, à nouveau être faits en matière d’éducation. Depuis quelques années, un travail a été entrepris pour tenter de «nettoyer» (c’est le terme !) les manuels scolaires de tout un contenu rétrograde, parfois même littéralement obscurantiste, qui nous fabrique des individus intolérants, machistes et fermés à la différence.
Que va-t-il en être maintenant ? Que va-t-il en être du champ culturel dans son ensemble quand on se remémore les prises de position de l’actuel chef de gouvernement sur certains films, groupes de musique et festivals ? La lutte contre la corruption et pour la justice sociale est un combat fondamental. Mais celles pour les libertés individuelles, le respect de la différence et la reconnaissance de l’autre le sont également. Pour cela, le «printemps» est encore à venir, «l’hiver» s’étant un peu plus installé.