L’histoire est un roman

Irvin Yalom, psychiatre et écrivain américain, Docteur émérite en médecine, enseigne à  l’université de Stanford aux Etats-Unis et mène de front et avec talent, depuis plusieurs années déjà , une carrière d’écrivain et de thérapeute. C’est dire si la fiction et la réalité sont des lieux qu’il arpente avec la curiosité alerte du chercheur, la connaissance et l’expérience du praticien et l’imaginaire riche de trouvailles du romancier.

Comment raconter une histoire qui aurait pu être vraie, une histoire soutenue par des personnages et des lieux qui existent ou qui auraient pu exister, tout en écrivant un roman, c’est-à-dire une fiction ? C’est à cela que s’attellent parfois avec bonheur certains écrivains de talent pour donner à lire des ouvrages dont, une fois lus et appréciés, on se moque de savoir dans quel genre littéraire ils sont classés par les critiques pointilleux ou les universitaires tatillons.
C’est à ce type de livre que s’attaque Irvin Yalom, psychiatre et écrivain américain. Docteur émérite en médecine, il enseigne à l’université de Stanford aux Etats-Unis et mène de front et avec talent, depuis plusieurs années déjà, une carrière d’écrivain  et de thérapeute. C’est dire si la fiction et la réalité sont des lieux qu’il arpente avec la curiosité alerte du chercheur, la connaissance et l’expérience du praticien et l’imaginaire riche de trouvailles du romancier. Sans oublier le style et les subtilités narratives du conteur sachant tenir en haleine un public de plus en plus nombreux. Pourtant, ce n’est que tardivement que les lecteurs de langue française ont découvert Irvin Yalom dont son chef-d’œuvre par exemple, «Et Nietzsche a pleuré», publié en 1992 en anglais, n’a été traduit et édité en français qu’en 2007 par Galaad Editions, puis en Livre de Poche il y a un an. Arrivé, comme d’habitude, avec un an de retard chez nous, c’est dans cette dernière édition que j’ai découvert cet auteur formidable. J’avoue avoir déjà entendu son nom cité par un confrère et néanmoins ami, mais c’est en passant devant une librairie de Rabat qui a eu la bonne idée de le mettre en vitrine une semaine avant le Ramadan, que j’ai vu ce titre surprenant et donc accrocheur : «Et Nietzsche a pleuré». Ni le graphisme un tantinet fantaisiste, ni  cette accroche de par trop publicitaire tirée d’un article du Nouvel Observateur : «Brillant, drôle et passionnant», ne tenteraient  un lecteur sérieux d’ouvrages de philosophie et encore moins un fan inconditionnel de l’auteur de Ainsi parlait Zarathoustra. Mais n’étant ni l’un ni l’autre et comme on était un dimanche, jour de fermeture de ladite librairie, je me suis promis de repasser le lendemain pour en acquérir un exemplaire. Le lendemain en fin de matinée, les employés de la librairie avaient déjà changé les ouvrages de la vitrine, retiré Nietzsche ainsi que d’autres ouvrages profanes pour les remplacer par une «thématique» ramadanesque faite de bouquins autour de l’islam, de différentes exégèses du Coran, des éditions de luxe de ce dernier et autres publications dites saintes. Je ne sais pas si ce marketing religieux a porté ses fruits, mais en attendant, Nietzsche continuait de pleurer quelque part dans les rayons de la librairie. J’ai prié les dieux des philosophes -et Dieu sait ce que les philosophes en pensent- pour qu’au moins un exemplaire du livre convoité fût préservé. Et c’est ainsi que  l’un de ces dieux exhaussa mon vœu.

Voilà comment j’ai découvert un livre en effet, «brillant, drôle et passionnant», comme l’annonce la couverture. Mais  dès la première ligne déjà, Irvin Yalom sait capter l’attention du lecteur en bon conteur qu’il est et en fin connaisseur des choses de la philosophie, de la naissance et des origines de la psychanalyse qu’il va démontrer tout au long de ce roman-récit. Nous sommes en 1882 à Venise où se trouve, en vacances avec son épouse, le Dr Josef Breuer, considéré comme un des fondateurs de la psychothérapie ou de  psychanalyse et le mentor de Sigmund Freud. Le Dr Breuer est assis dès le début du roman dans un café de la ville italienne. Les cloches de l’église San Salvatore sonnent. Il est 9 heures du matin. Il sort une carte de sa poche et lit ceci : «Docteur Breuer. Je dois absolument vous voir pour une affaire urgente. L’avenir de la philosophie allemande est en jeu. Voyons-nous demain matin, à neuf heures, au Café Sorrento. Lou Salomé».   
 

La suite n’est pas faite pour être racontée dans cette chronique qui se veut d’abord une invitation à lire ce livre qui n’est ni un roman historique ni une histoire vraie et romancée, mais les deux à la fois et plus encore. De plus, même lorsqu’on n’est pas féru de philosophie et peu au fait des relations tumultueuses entre l’auteur du Gai savoir et la sulfureuse Loi Salomé, on peut lire avec plaisir et profit un texte rédigé comme un roman à suspens. Quant au lecteur sérieux d’ouvrages philosophiques et au nietzschéen intraitable, ils se poseront certainement (entre nietzschéen et Lou ?) la question qui gâche le plaisir de lire : Est-ce que Nietzsche avait réellement rencontré le Dr Breuer ami et mentor de Freud et s’est laissé soumettre à des séances de psychothérapie ? Mais peu importe, car comme disait André Gide que Irvin Yolam cite dans une postface qu’il faudrait se garder de lire avant d’avoir achevé la lecture du livre : «L’histoire est un roman qui a été ; le roman est de l’histoire qui aurait pu être».