L’heure des comptes a sonné

Cela se passait dans la petite médina de Mohammédia. Pour une raison inconnue, un homme s’y est mis à  menacer les passants avec un couteau.

Un ami journaliste me rapporta un incident dont il fut témoin cet été et dont il ressortit profondément secoué. Cela se passait dans la petite médina de Mohammédia. Pour une raison inconnue, un homme s’y est mis à menacer les passants avec un couteau. A force de persuasion, les hommes du quartier étaient parvenus à le désarmer avant que l’histoire ne tourne au drame. Se trouvant là par hasard, l’ami en question suivait la scène quand, à un moment donné, son regard croisa celui de l’individu. Et ce qu’il y vit, ou plutôt n’y vit pas, lui causa un choc. «C’était un regard vide, un regard où il n’y avait rien», raconte-t-il.

Le trouble qui s’empara de lui n’échappa pas à un vieux marchand qui lui fit un signe de connivence et lui dit. «Aujourd’hui, notre génération est encore là. Mais le jour où nous aurons disparu, il n’y aura plus que ceux-là (maghadybqaou ghir hadou)». «Hadou», elle en dit long sur cette manière de se distancer, de frapper d’étrangéité des individus qui pourraient pourtant être vos propres enfants. Elle est révélatrice de la perception que les plus âgés ont de ces êtres, la plupart du temps jeunes, à la dérive qui peuplent l’espace public. «Le vide de cette expression, expliqua encore mon interlocuteur, m’a fait toucher du doigt la gravité de la crise dans laquelle nous sommes». Regards absents, âmes détruites à force de présent sans lendemain. Combien sont-ils dans ce cas qui traînent leur mal-être en en voulant au monde entier et en cherchant refuge dans la drogue et l’alcool ? Et, pour certains,  dans l’extrémisme.

Car comment ne pas faire le lien entre cette désespérance qui prolifère autour de soi et la barbarie des groupes djihadistes ? Comment ne pas mettre en rapport la vacuité du regard ici mentionné et les comportements démentiels de ces fous furieux qui sèment la terreur au nom de l’islam? Cette béance qui habite le for d’une certaine jeunesse musulmane, des organisations terroristes comme Daesh sont devenues expertes dans l’art de la remplir. Elles offrent une cause et la possibilité de se sentir tout puissant à des individus qui se vivent écrasés, opprimés et exclus. A partir du Maroc, on pouvait s’illusionner en pensant la scène moyen-orientale lointaine même si quelque trois mille Marocains y officient. Mais, avec le dernier épisode de barbarie joué par les affidés de Daesh, le danger se rapproche, il frappe à nos portes.

La décapitation en Algérie de ce malheureux randonneur français alors même qu’il se trouvait à des milliers de kilomètres du théâtre irakien, montre combien nul, qu’il soit arabe ou occidental, ne peut se considérer protégé contre cette démence. Le meurtre de Hervé Gourdel, comme les trois qui l’ont précédés (ceux des 2 journalistes américains et de l’humanitaire anglais), a créé une onde de choc en Occident. Mais si sa mise en scène a été pensée pour véhiculer un message de terreur à l’intention des «sales Français», le mode opératoire en lui-même n’a rien d’exceptionnel. Car, pour les djihadistes, couper des têtes n’est plus que banalité en tant que sort réservé aux ennemis.

Bien avant ces vidéos atroces, les images qui racontent l’horreur ont circulé en nombre comme celles de ces têtes plantées sur des piquets ou brandies comme des trophées par des «combattants» hilares. Tuer en vient à ne plus rien signifier pour des individus qui vous égorgent un homme comme ils le feraient d’un animal. Les documents ne manquent pas qui renseignent sur leur état d’esprit. Ainsi de cette vidéo tournée intentionnellement par ses auteurs et qui, pour nous autres Marocains, est atterrante. Car ceux qu’on y voit sont des compatriotes de l’étranger. Casquette vissée sur le crâne et rigolards, il s’agit de deux jeunes au volant d’une voiture en train de faire un rodéo. A l’arrière de leur véhicule, ils ont accroché une charge. Quelle est-elle ? Des corps. Une dizaine de corps que les deux jeunes conducteurs traînent dans la poussière en s’amusant. Sourire aux lèvres, devisant tranquillement en français et en darija, ils expliquent qu’ils vont aller jeter ces cadavres dans une fosse commune. Il n’y a pas une once d’émotion sur leurs visages qui affichent une totale satisfaction. Terrible !

Cette barbarie qui frappe à nos portes en exerçant une fascination morbide sur les esprits les plus fragiles va-t-elle enfin réveiller les consciences ? Va-t-elle enfin faire comprendre que ces bombes à fragmentation en passe d’exploser partout sont le résultat de décennies de mauvaise gouvernance et de cynisme politique ? Entre dirigeants occidentaux et dirigeants arabes, les responsabilités sont largement partagées. Aujourd’hui, l’heure des comptes a sonné. A Bruxelles, on parle d’un niveau d’alerte jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale. Faire la guerre au terrorisme ne suffira pas. Il revient à présent à chacun de balayer devant sa porte et d’agir pour, à défaut de l’éliminer complètement, de réduire la production du combustible premier qui alimente le terrorisme djihadiste : le sentiment de hogra.