L’Europe face à  elle-même

Pour décrire l’Europe, on se sert souvent de l’image selon laquelle elle serait à  la fois un géant économique, un nain politique et un non-être social.

L’Europe est encore sous le choc des résultats des élections. La montée des courants populistes, y compris dans des pays où les forces d’extrême droite sont historiquement absentes ou peu représentées, constitue une réelle menace pour la démocratie et la construction européenne elle-même. Outre ces courants populistes et «souverainistes», la menace vient aussi de l’égoïsme des États membres qui laissaient entendre qu’ils peuvent se soustraire à leurs engagements européens et font des instances communautaires leur bouc émissaire. Le risque est donc grand de voir l’Europe se déliter. 

L’interpénétration économique croissante provoquée par l’existence d’un espace commun piloté par des règles, le surplus de richesse qu’elle devait apporter devaient conduire, à terme, à faire accepter aux peuples la construction d’une Europe politique de type fédérale. Cette dynamique n’a guère fonctionné jusqu’ici. Aujourd’hui, l’Europe est plutôt caractérisée par une politique du chacun pour soi qui risque de se révéler à terme désastreuse pour tous. L’euroscepticisme progresse constamment au sein de l’union : l’Eurobaromètre du Parlement révèle que seuls 30% d’Européens «soutiennent» l’Union européenne. 

Pour décrire l’Europe, on se sert souvent de l’image selon laquelle elle serait à la fois un géant économique, un nain politique et un non-être social. Première puissance économique par le PIB agrégé de ses membres, l’Europe n’en est pas moins considérée comme «l’homme malade» de l’économie mondiale. La monnaie unique est sans doute l’expression la plus emblématique du projet européen. Première monnaie sans Etat de l’histoire, l’euro se veut être un instrument de stabilité, de prospérité, de cohésion interne, de protection en situation de crise économique. La crise a montré que si l’euro a servi de bouclier, il n’a pas mis les Etats à l’abri de toutes tensions spéculatives. Les politiques économiques sont élaborées distinctement et n’obéissent pas aux mêmes objectifs : la politique monétaire relève de la Banque centrale européenne (BCE) qui veille à la stabilité des prix, tandis que chacun des Etats membres mène de façon autonome la politique budgétaire. La faille la plus importante du système est sans doute de ne pas avoir pourvu l’union d’une réelle coordination économique reposant sur un mécanisme de solidarité garantissant la stabilité et une régulation commune des interférences du capitalisme financier. Le budget dont l’UE est peu conséquent : il ne représente toujours que 1% du PIB européen. La délégation aux instances communautaires des éléments significatifs de souveraineté politique est encore limitée. La logique libérale qui a prévalu a encouragé le dumping fiscal et social et favorisé le scepticisme des habitants.

Dans le domaine social, la mondialisation a engendré une course vers le bas et a ébranlé les bases des systèmes de protection social européens. Ces systèmes sociaux ont dû gérer des défis internes comme le vieillissement démographique ou les inégalités sociales. Quant à la protection de l’emploi, celle-ci a subi de profonds changements. Tous les pays européens ont ainsi assoupli leur législation dans ce domaine et le modèle de la «flexicurité» semble devenir pour les Européens le nouvel horizon en matière sociale.

La crise économique a agi comme un révélateur des forces et faiblesses de la gouvernance européenne. Les instituions de l’union ont été mises en place pour servir l’intérêt général européen. Le traité de Lisbonne a modifié la nature et la pratique de ces institutions mais ses apports n’ont pas été en mesure de rendre le système de décision plus efficace. Le Parlement partage désormais le pouvoir législatif avec le Conseil de l’Union européenne pour toutes les matières qui ne sont pas adoptées par celui-ci, à l’unanimité. Ce mode de gouvernance permet une gestion en «temps calme», mais rencontre des difficultés dans les périodes de crise, car l’Union européenne n’est pas une structure fédérale. La crise a redistribué les cartes et a sonné le retour en force des logiques nationales.

Printemps arabe, Russie, conflit israélo-palestinien…, l’Europe est absente de toutes les crises récentes, attentiste à l’égard des Etats-Unis, quand elle n’est pas divisée. Serbie, Ukraine, Turquie…, faute de savoir ce qu’elle veut devenir, l’Europe peine à proposer des perspectives claires à ses voisins. L’UE vit un paradoxe. Elle possède tous les outils pour devenir un acteur de premier rang, mais elle peine à faire entendre sa voix. Elle agit trop souvent avec une lenteur incompatible avec la brutalité des crises actuelles et une insuffisance chronique dans les moyens engagés. Les raisons sont multiples, mais proviennent principalement de structures bruxelloises trop complexes et d’Etats membres souvent réticents à s’engager. Paradoxalement, c’est sur des objectifs plus politiques (sécurité intérieure, défense, diplomatie) que le traité de Lisbonne semblait donner un nouveau souffle à l’Europe. Toutefois, les dispositions prévues sur ces volets demeuraient lacunaires.

Affaiblie sur la scène internationale, rongée de l’intérieur par ses propres divisions, confrontée à une résurgence du populisme et du nationalisme, l’Europe serait-elle condamnée à un déclin inéluctable ? Pas forcément : ses faiblesses sont avant tout internes liées à la difficulté de gouverner de manière solidaire et démocratique la structure commune dont elle s’est dotée. Peut-elle devenir une réelle puissance ? Elle en a certainement les moyens mais pas toujours la volonté. Mais le jeu géopolitique risque fort de l’y contraindre. Les Etats-Unis ne souhaitant plus et ne pouvant plus se voir déléguer toute la charge de la sécurité occidentale.

Mais toute relance du projet européen ne peut se construire dans le scepticisme des peuples. Pour lui redonner de l’élan, il faut davantage de coopération et de démocratie. La voix économique n’est plus suffisante.