L’Europe et son nouveau voisinage

Quel contenu donner à la création d’un espace commun qui permette d’instaurer un marché unique, la libre circulation des personnes et le rapprochement des législations ?

Chaque fois que l’Europe a intégré de nouveaux pays membres, il s’en est suivi une relecture des relations euro-méditerranéennes en général, euro-marocaines en particulier. Aujourd’hui, dans la foulée de son élargissement, l’Union européenne (UE) explore les possibilités de créer un espace de bon voisinage, caractérisé par des relations étroites avec un «cercle d’amis». Un tel projet cherche à éviter la formation de lignes de démarcation aux frontières de l’Europe et la fragilisation de la stabilité de l’ensemble de la région. La politique européenne de voisinage (PEV) a pour but de définir un cadre de relations qui ne prévoit pas la perspective d’une adhésion. Cette vision d’un «avenir commun» s’imposait d’autant plus que deux des partenaires méditerranéens se sont vus reconnaître le statut de membres de l’UE (Chypre, Malte), ce qui introduit des discriminations entre les membres du partenariat. Pourquoi refuserait-on au Maroc, qui a dans le passé sollicité son adhésion, ou demain à d’autres partenaires de la région, ce que l’on a accordé à la Turquie ? Le Maroc peut tout aussi légitimement revendiquer le droit de participer à un ensemble politique dépassant les limites géographiques du continent européen. Certes, il s’agit d’une perspective à très long terme car il est nécessaire de donner du temps au temps pour ménager les transitions indispensables, mais face à un mouvement de mondialisation qui s’accélère et dont les conséquences sont encore imprévisibles, la création de grands ensembles géopolitiques, mettant en œuvre de nouvelles formes de solidarité est une ardente obligation.
Parce que les pays voisins sont différents par leurs niveaux de développement, leurs histoires et leurs aspirations, le choix d’une intégration indifférenciée n’est pas sans risques. La Russie, les «nouveaux Etats indépendants» (NEI) occidentaux (Ukraine, Moldavie, Biélorussie) et les pays du sud de la Méditerranée (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Egypte, Liban, Autorité palestinienne, Israël, Jordanie et Syrie) vivent des réalités très différentes à bien des égards, façonnées par les bouleversements géographiques, politiques et culturels qu’ont connus le continent européen et la Méditerranée au cours du XXe siècle et qui n’ont pas nécessairement été source de convergences. Ces différences se reflètent dans la diversité et l’intensité des relations que l’Union entretient avec ses nouveaux voisins. La formule qui résume la politique de bon voisinage, «tout partager avec l’Union sauf les institutions», veut-elle dire qu’il faille fermer aux voisins du continent européen la perspective d’une adhésion à l’Union ? Dans ce cas, que compte offrir la PEV au Maroc et aux pays voisins de perspectives intéressantes et motivantes, qui iraient au-delà d’un simple entretien de la dynamique actuelle d’association ou de coopération ? Quel contenu donner à la création d’un espace commun qui permette d’instaurer un marché unique, la libre circulation des personnes et le rapprochement des législations ? Qu’entend-on par la promotion d’un dialogue politique sur la base de valeurs partagées et, concrètement, sur des politiques telles que celle de l’environnement, des transports, de la recherche, de l’éducation et de la culture ? Comment concilier l’engagement éventuel dans la PEV et la nécessaire relance du processus de Barcelone ?
C’est à la définition de cet avenir commun qu’il convient de s’attacher, dans une démarche de corresponsabilité. La politique de voisinage doit prévoir un traitement différencié, qui tienne compte des relations et de l’engagement de chacun des pays partenaires. Dans ce sens, la demande du Maroc relative à un statut spécial dans le cadre de l’Union garde toute sa pertinence. Mais, pour réussir cette forme très particulière d’alchimie, il faut non seulement une volonté commune, mais de nouveaux instruments et programmes d’action qui impliquent tous les acteurs (y compris les collectivités locales, société civile). L’Union dispose en la matière d’une expérience unique, qui est le résultat de ses élargissements successifs. Cette expérience doit être mise au service de la nouvelle stratégie de voisinage