L’euro, la fin de l’utopie ?

Les turbulences ont rappelé combien la construction d’une zone monétaire demeure un processus fragile. Le Pacte de stabilité et de croissance qui stipulait, entre autres, que le déficit de chaque pays de la zone euro ne pouvait dépasser les 3% du PIB, a carrément explosé avec la première crise grave que traverse l’Union monétaire.

Le 1er janvier 1999, l’Union européenne adoptait une monnaie unique. Douze ans plus tard, l’Union se trouve confrontée à une crise sans précédent, susceptible de la mettre en péril. Pourtant, dès les débuts de l’euro, la coordination des politiques économiques appelait des décisions audacieuses de la part des responsables européens. Les bénéfices de la monnaie unique étaient conditionnés par les réponses à apporter à des questions essentielles : Quelle doit être l’orientation de la politique monétaire unique ? Quels sont les moyens pour coordonner les politiques budgétaires nationales ? Quelle sera l’évolution du taux de change de l’euro dans un système international marqué de notables instabilités et incertitudes ? Quelle sera la place respective des politiques conjoncturelles et structurelles dans l’amélioration de l’emploi en Europe ? Quels sont les dispositifs à prendre pour éviter les menaces d’inflation ou de déflation ? Quelle architecture des institutions européennes faire émerger pour doter la zone d’un minimum de cohérence ? Il était prévisible de dresser une liste de tensions probables en cas de non-réponse à ces questions  et d’anticiper les dangers d’une non-coordination des politiques économiques européennes. L’heure du bilan a maintenant sonné. Les eurosceptiques, pourtant, avaient prévenu : l’euro ne vivra pas longtemps sans un minimum de fédéralisme budgétaire pour amortir les chocs externes ou internes. La tourmente de ces derniers mois leur a donné raison. Les signes avant-coureurs s’étaient manifestés déjà lors de la crise du capitalisme financiarisé des années 2007/2008. Puis, l’on a assisté au printemps 2010 au deuxième acte de la crise, celui de la dette souveraine cette fois-ci. L’épicentre de la crise se trouvait sur le Vieux Continent. La défiance des investisseurs devant l’ampleur des déficits publics, qui avait d’abord concerné la Grèce, s’est étendue progressivement à d’autres pays européens, rendant ainsi de plus en plus problématique le financement de ces pays. Les attaques se sont ensuite portées sur l’euro. La crise grecque, qui s’est muée en une «crise de l’euro», a fortement ébranlé l’Union européenne et les marchés financiers internationaux. Au printemps 2010, les dirigeants européens, réunis à Bruxelles, furent contraints de bâtir en urgence un plan d’aide de 750 milliards d’euros, cofinancé par le Fonds Monétaire International, afin de calmer les marchés et de réguler une crise qui commençait à menacer toute la zone euro. Le Plan européen représentait la deuxième plus grosse intervention publique de tous les temps, après la Seconde Guerre mondiale. On pensait que cette artillerie couvrirait les besoins de l’Espagne, du Portugal, de l’Irlande et de la Grèce pour les deux ans à venir, qu’elle devait être suffisante pour mettre fin à la crise de liquidité qui menaçait les Etats du sud de l’Europe et les banques. On s’aperçoit aujourd’hui qu’il en faudra bien plus pour éloigner le risque d’une crise systémique. Les marchés ne croient pas aux promesses d’assainissement des finances publiques faites par les Etats. Les promesses de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal ou de l’Italie, voire de la France, ne paraissent guère crédibles. Et compte tenu de la part prise par les emprunts publics dans les portefeuilles des banques ces dernières années, il y a un gros risque de tarissement des liquidités et du crédit.
Ces turbulences ont rappelé combien la construction d’une zone monétaire demeure un processus fragile. Le Pacte de stabilité et de croissance qui stipulait, entre autres, que le déficit de chaque pays de la Zone euro ne pouvait dépasser les 3% du PIB, a carrément explosé avec la première crise grave que traverse l’Union monétaire. En fait, la crise de l’euro n’a pas constitué une véritable surprise car elle a mis en exergue certaines incohérences de la Zone euro, notamment l’absence de véritables dispositifs de gestion des crises, ainsi que d’un gouvernement économique. Le mécanisme de solidarité et d’entraide financière entre les pays de l’Union reste controversé. Le fonds de soutien est un élément essentiel d’une gouvernance plus efficace de la zone euro mais il ne garantit pas l’ajustement nécessaire des déséquilibres persistants.  Face à la persistance des déficits publics, les gouvernements européens se réunissent de nouveau à Bruxelles.  Ils afficheront, sans doute, leur volonté de juguler la crise. Ils prévoient d’augmenter la capacité offerte à la Banque centrale européenne (BCE) d’acheter des emprunts d’Etat pour éviter un accident sur le financement des dettes publiques. Ils envisagent d’instaurer une taxe sur la dette publique des pays membres de l’UE. Ces mesures suffiront-elles à conforter la confiance en l’euro ? On en doute. La crédibilité de l’euro exige des décisions plus courageuses. D’abord, contraindre à plus de vertus budgétaires ; des voix se lèvent pour appeler à généraliser l’inscription du principe de stabilité budgétaire dans les Constitutions. Ensuite, aller vers un fédéralisme budgétaire accru entre pays de l’Euroland. Enfin, élargir la surveillance économique au delà de la discipline budgétaire et rendre plus flexible le système des règles en vigueur. A défaut d’une nouvelle gouvernance économique de l’Europe, la pression populaire pour un retour aux monnaies nationales risque d’anéantir cette utopie d’hier, devenue une réalité d’aujourd’hui.