Lettre ouverte au Secrétaire d’Etat américain

L’image de l’Amérique, depuis les sinistres scènes d’Abu Gharib, est mise à mal et ses fondements ébranlés. Ce serait à l’honneur de son secrétaire d’Etat de démissionner pour laver l’opprobre
et rétablir ce grand pays dans les valeurs novatrices et universelles qui ont été les siennes.

Voilà, Monsieur le secrétaire d’Etat, une lettre qui vous est envoyée de nowhere d’une quelconque citoyenne marocaine qui a eu la chance de connaître votre pays, et qui entretient à travers ses lectures un lien intellectuel affectif avec cette grande nation qui est la vôtre. Qu’importe, Monsieur le secrétaire d’Etat, si vous ne lisez pas cette lettre. Peut-être que les services de votre ambassade feront le nécessaire. Ce n’est pas au responsable que je m’adresse, mais à une certaine idée de l’Amérique. Cette grande nation qui a érigé la pluralité en dogme, les droits de l’homme en credo, la dignité humaine en philosophie. J’ai vécu aux Etats-Unis, me reviennent à l’esprit cet engouement de mes voisins pour telle catastrophe naturelle au Bangladesh, leur furie contre des tueries à Sarajevo, leur élan humanitaire et sincère pour la Somalie, même si.. Ma conscience politique a été autant marquée par Thomas Paine que par Thoreau ou Wright Mills. A un moment de ma vie mon livre de chevet fut La césure de Fitzgerald. C’est dire, Monsieur le Secrétaire d’Etat, que j’étais marquée par ses valeurs fondatrices. Et c’est au nom de ces valeurs, à l’instar de citoyens américains libres, que je me suis insurgée contre la guerre. Elle était inutile et injustifiée. Votre administration à scellé l’issue des hostilités par un show puéril, comme si l’Irak n’était qu’un buste. De même qu’on pensait en découdre avec la résistance en passant les images d’un homme politiquement mort, comme si l’Irak n’était qu’un psychopathe. Les faits ont fini par ébrécher cet exercice de public relations et battre en brèche tout le savoir-faire des experts en image, en Arab-mind et que sais-je encore.
Si je m’adresse à vous, Monsieur le Secrétaire d’Etat, c’est parce que vous incarnez l’honneur de l’Amérique. Militaire de métier, vous avez été l’exemple de la discipline et du sacrifice. Vous aviez mené auparavant une autre bataille, non moins difficile, celle de l’ascension sociale, car d’où vous veniez, ce n’était pas évident. Vous en avez le mérite, autant qu’il revient à votre pays qui, par sa propension à la justice, comme l’a si bien perçu de Tocqueville, permet aux plus valeureux de se hisser aux plus grandes distinctions. Chef de la diplomatie, votre tâche n’a pas été des plus aisées… Je me rappelle, avant le 11 septembre, cette sinistre date, la cabale menée contre vous. On vous donnait partant. Survint la guerre et vous aviez, contre vents et marées, ou plus exactement contre les va-t-en guerre, fait basculer le devoir à la raison. C’était encore Fitzgerald qui disait que le génie était de réconcilier deux idées contradictoires. Je le cite de mémoire. Je revois votre gêne, quant au Conseil de sécurité, le ministre des Affaires étrangères français Dominique De Villepin prononçait son discours où il disait que le recours à la force armée ne saurait être unilatéral . Vous n’en pensiez pas moins mais le devoir vous commandait de vous rallier à la raison d’Etat. C’est à votre honneur.
Or, Monsieur le Secrétaire d’Etat, l’image de votre pays, depuis que les sinistres scènes d’Abu Gharib ont été rendues publiques, est mise à mal. Que dis-je, l’image, mais ce sont les fondements de votre nation qui sont ébranlés. Désormais, Abu Gharib n’est plus un lieu géographique dans la banlieue de Bagdad mais une date américaine qui renvoie à un point noir de son histoire et qui taraudera sa conscience pour toujours. De cette chevauchée, l’histoire ne retiendra comme l’a si bien rapporté le New York Times qu’Abu Gharib et ses affres… Passe le sac de Bagdad, le pillage des trésors de Babylone et les précieux manuscrits de Bayt A1 Hikma, même si c’était un patrimoine commun de l’humanité. C’étaient des objets que les rednecks et les aspirants à la Green card, grisés par une victoire à moindre frais, ne pouvaient saisir. Humilier des êtres humains parce qu’ils sont des êtres humains, de la manière dont ce fut le cas à Abu Gharib, par le pays dont les droits de l’homme sont un vecteur de sa diplomatie, c’est horrible et inadmissible. Ce lundi 10 mai, j’ai reçu quelques photos de sodomisation, de fellation.. ô mon Dieu, je tressaille. Est-ce bien l’Amérique que j’ai connue ? Et vous devez sauver l’honneur de l’Amérique. Il ne s’agit plus de fragiliser votre administration en mettant à nu ses dissensions. L’enjeu est plus important, il y va de la nation américaine et de ses valeurs. Vous avez été prompt à fustiger des déclarations jugées intempestives, peut-être, de Lakhdar Ibrahimi. Montrez autant de promptitude et de courage à la suite d’Abu Gharib. Sauvez l’honneur de l’Amérique comme d’autres l’ont fait, ces vaillants journalistes, cette ancienne diplomate qui a servi à Rabat, et d’autres jaloux des fondements pérennes de ce grand pays. La grandeur de votre pays n’est pas militaire, elle est de l’ordre des valeurs. La déclaration de Philadelphie pèse plus lourd que tout votre arsenal militaire. Vous le savez. Est-ce à moi de vous rappeler que le musée de l’Holocauste est à Washington et ce n’est pas fortuit. L’Amérique était la citadelle de la liberté et des droits de l’Homme et quoi de plus normal qu’elle fixe une triste mémoire pour rendre audible cet appel qu’aucune autre langue que l’anglais ne peut rendre : «Never again». Quoi de plus normal que la mémoire soit fixée au rivage du Potomac d’actes barbares perpétrés par des Nazis contre des êtres humains dont le seul crime était d’être juifs. Les écorchés vifs d’Abou Gharib devraient-ils faire l’exception à cet appel de «Never again».
Pour l’honneur de l’Amérique, démissionnez Monsieur le Secrétaire d’Etat. Décousez-en, une fois pour toutes, avec les fiers à bras et les va-t-en guerre. Vous gagnerez une place dans l’Histoire aux côtés d’Abraham Lincoln. De Benjamin Franklin et d’autres. Mais, plus important, l’honneur de l’Amérique sera sauvé. Nous comprendrons alors, par ce geste, que l’Amérique est plus grande que les agissements de brutes cyniques, et qu’elle peut – par le courage de ses responsables -, laver l’opprobre qui l’entache pour redevenir ce qu’elle était, une citadelle de la liberté et de la dignité humaine.
Sincèrement

«Vous devez sauver honneur de l’Amérique. Il ne s’agit plus
de fragiliser votre administration
en mettant à nu ses dissensions. L’enjeu est plus important, il y va de la nation américaine et de ses valeurs.»