Lettre ouverte à  un étudiant

Il arrive du lycée presque sans qualification et on lui demande d’exercer
un métier très exigeant, celui d’étudiant. Il lui faut
prendre conscience qu’il lui faudra exercer ce métier à temps
plein, quand il regarde la télé ou lit le journal, quand il échange
avec les étudiants venus d’ailleurs et pas seulement quand il s’asseoit
sur les bancs de l’université.

Cher étudiant,
mon métier est de t’accompagner dans tes progrès. Ma formation, mon expérience et mon désir d’améliorer m’aident dans cette tâche. Le principal acteur de cette stimulante entreprise intellectuelle, c’est cependant toi. Toi, l’étudiant dont les yeux se fixent et brillent quand ton esprit a cette délicieuse impression qu’il se développe, et dont les paupières deviennent lourdes et se ferment quand ton intelligence a le sentiment d’être ignorée.
Je te fais ce courrier pour te rappeler le contrat pédagogique qui nous unit. Ta famille te confie à notre système universitaire. Les tiens et la communauté nationale dépensent donc un peu d’argent pour toi. Quelques bribes de l’aide internationale parviennent également par de multiples voies, jusqu’à toi.
Etudiant, un métier très exigeant
Mais la dépense la plus décisive et la plus importante, c’est bien toi qui l’assume : littéralement, tu te dépenses et tu le fais à cet âge si précieux. Si précieux qu’il ne faut en perdre ni une année, ni un semestre, pas même une semaine. Un âge entre minorité et majorité sociales. La liberté est là, et le sens de la responsabilité ne demande qu’à s’éprouver. Cet âge te fournira tant et tant de motifs qui te permettront de donner une tonalité personnelle à la suite de ton cheminement. Il te revient d’en faire l’occasion d’un épanouissement équilibré.
Du lycée, tu arrives presque sans qualification et tu vas exercer le métier d’étudiant, qui est très exigeant. Sais-tu combien de temps il te faut pour réviser une leçon ? Combien de temps te prend la lecture d’une page ? De combien de temps libre tu disposes chaque jour ? Sais-tu préparer un exposé qu’il faut présenter les mains dans les poches ? Sais-tu prendre des notes ou faut-il te dicter le cours ? Quelle est la différence entre savoir, croire et penser ? Il te faut développer tes outils et je regrette que cela ne soit pas encore institué dans nos facultés.
Je te propose de concevoir l’exercice de ton métier d’étudiant comme ta propre participation au développement de ce pays. En réussissant tes études, tu participes au développement de ton pays. Mieux tu réussis, meilleure sera ta participation. Dans ces conditions, il s’agit de rentabiliser le moindre investissement fait pour et par toi pour assurer ton succès. Il te faut donc élaborer une véritable stratégie de succès. Comment ?
Le premier geste à accomplir est de réaliser ton identité, celle d’étudiant. Si tu es un étudiant, quelques heures par semaine, tu auras les résultats d’un «étudiant-quelques-heures-par-semaine». Est-ce à dire qu’il faut être étudiant à plein temps, 24h/24 et 7j/7? Oui. L’exercice du métier d’étudiant se fait à chaque instant.
Être un étudiant, c’est vivre en étudiant. Exemple : tandis que tout le monde accepte de se transformer en légume devant la télévision, tu refuseras de regarder travailler les journalistes, les acteurs ou les animateurs. Tu te conduiras en étudiant. Tu adopteras un compagnon dans lequel tu noteras tes réflexions et les informations qui t’intéressent pendant que tu regardes ou que tu écoutes ton programme préféré. Tes analyses et tes observations y trouveront un support fidèle.
C’est aussi valable pour tes lectures (presse, ouvrages et articles universitaires). Tu ne lis pas le journal comme tout le monde. Toi, tu prends des notes, tu découpes, classes et gardes des articles. Ne compte pas trop sur ta mémoire. Ce petit carnet de notes te permettra d’entretenir ta concentration et certaines habiletés intellectuelles : capacité d’analyse, de synthèse et de comparaison, de transcription et d’écriture. Il te permettra surtout de retrouver, à n’importe quel moment, ce que tu as confié à sa garde.
Tu as besoin d’accroître la dose d’intelligence que tu mets dans tes études. Ne fonce pas comme un taureau dans les leçons et les mauvaises photocopies. Compte, calcule, discute et bavarde, réfléchis et compare. Tu dois notamment te comparer aux autres étudiants du monde et particulièrement à ceux que tu considères, à tort parfois, comme plus chanceux que toi. Tous les étudiants d’un même niveau doivent avoir acquis un certain savoir et sont capables d’accomplir certaines activités intellectuelles. C’est ici que la mondialisation te rejoint, toi aussi. La mise à niveau n’est pas réservée aux seules entreprises.
Le plaisir est une drogue douce et je souhaite que tu en sois à vie dépendant
L’étudiant avisé sait trouver l’équilibre entre la vie et le travail. Un étudiant qui ignore la valeur du temps qui passe ne peut pas développer une conscience historique. Il ignore la valeur de la vie. Il est une sorte de martyr et cette idée m’inquiète, voire m’effraie. Il m’est plus aisé d’imaginer que le futur responsable que tu es saura prendre des décisions intéressantes si, au travail, tu attaches une grande valeur tout en sachant que, sans le plaisir, la vie est un gâchis. Le plaisir est une drogue douce et je souhaite que tu en sois à vie dépendant.
Le plaisir d’être ici et maintenant vivant, c’est-à-dire ce miracle de la nature qu’un être de ton espèce existe. La vie n’est pas un cadeau, il n’y a que les sectes qui peuvent t’affirmer le contraire. Si tu en as le désir, tu peux essayer d’en faire une expérience plaisante. Les obscurs et les graves réduisent la vie à l’ordre. Ils appellent cela le sérieux et tout le reste est futilité pour eux. Ils haïssent la légèreté. Ces grossistes du sinistre portent une chape de pesanteur et veulent disposer des esprits. Ils ne supportent pas le monde ouvert et donc la liberté.
Nous avons besoin de gens capables d’apprécier un simple sourire, capable de s’émerveiller du premier pas d’un bébé, de la couleur d’un fruit, de l’intelligence d’un geste, de l’humour d’une blague… Nous avons besoin d’être très vivants, ouverts et capables de voir dans le rire d’une femme plus qu’une musique, un hymne à la vie. Tout cela se construit et, mieux que toute autre, la période des études s’y prête parfaitement.
Choisis une hiérarchie entre les choses, les valeurs, les symboles et les êtres humains. Donne à chacun l’importance qui lui revient : les êtres humains, dont toi en tête, bien sûr. Les choses comme les valeurs, ainsi que les symboles, c’est nous qui les faisons, ce sont les produits du génie humain, mais chaque être humain est unique. Il mérite ton attention.
Arme-toi d’une belle hospitalité intellectuelle et regarde comment chaque rencontre peut t’enrichir. L’université organise un tel brassage d’humanités (et mérite ainsi son nom), et nos facultés accueillent de plus en plus d’étudiants venus d’autres pays (qu’ils soient les bienvenus), qu’il faut vraiment être borné pour passer à côté d’une telle richesse. Essaie de créer des relations intelligentes avec tes camarades, et pense que vous allez passer plusieurs années ensemble. Pense également que demain, dans le milieu professionnel, vous pourrez collaborer.
Il faudra du temps avant d’établir l’étudiant au centre du système universitaire
Il te faut développer une véritable stratégie de succès. Conçois les professeurs comme tes clients : tu leur donnes ce qu’ils attendent. Si tu veux absolument faire reconnaître ton originalité, assure-toi que cela t’est plus indispensable qu’autre chose. Calcule tes risques et ne perds pas de vue ton principal objectif. Ta hiérarchie des priorités doit être claire. Il te revient de choisir les moyens adéquats pour atteindre ton objectif et les moyens que tu choisis définissent durablement ton intelligence.
Nous vivons encore les restes de l’ancien régime qui traitait tous les usagers de tout service public comme des importuns. Les bonnes habitudes prendront du temps à se mettre en place avant d’établir l’étudiant au centre du système universitaire. Les différentes composantes du système doivent concourir pour fournir à l’étudiant les moyens intellectuels et matériels pour montrer de quoi il est capable dans l’épanouissement de ses aptitudes intellectuelles.
C’est le progrès que tu réalises qui compte. Attache-toi à progresser sans cesse, dans l’ouverture et l’intelligence. Y-en a marre du sous-développement et du tiers-monde. Il nous faut en sortir. Ne minimise pas ta contribution qui nous est précieuse à tous.