L’être arabe en hébreu

sayed kashua raconte dans un style imagé et bourré d’humour le quotidien des ces arabes qui portent la nationalité des ennemis historiques, écrivent et travaillent dans la langue la plus éloignée de leur imaginaire ancestral et la plus proche de leurs blessures et de leurs ressentiments. c’est, en quelque sorte et sans jeu de mots, l’être arabe en hébreu

Dans un compte-rendu critique sur le premier roman de Sartre, La Nausée, Camus écrivait ceci : «Un roman n’est jamais qu’une philosophie mise en images». Même si l’assertion de l’auteur de l’Etranger est inscrite dans un contexte particulier relatif à la pensée et l’œuvre de Sartre, on pourrait tout aussi bien l’appliquer à de nombreuses œuvres romanesques qui ont marqué la littérature mondiale de qualité. Ce ne sont pas nécessairement ce qu’on nomme chefs-d’œuvre qui répondent à ce critère, sachant que ces derniers ne le sont pas toujours ou ne l’ont pas toujours été aux yeux des lecteurs de leur époque. L’histoire de la littérature est pleine de malentendus entre des écrits de qualité et leur réception critique ou publique. Très souvent même, un chef-d’œuvre ne le devient et ne traverse plusieurs générations que bien plus tard. Mais tel n’est pas le propos de la citation de Camus, car, faut-il le dire ?, La Nausée n’est pas ce que Sartre a écrit de mieux sur le plan strictement romanesque ; ni du reste son roman en trois volumes, Les Chemins de la liberté. Seul, sans doute, son livre autobiographique, Les mots, peut être qualifié de chef-d’œuvre, et il l’est assurément à plus d’un titre.

Mais si, comme l’écrivait Camus, le roman exprime une philosophie en images, il exprime aussi et surtout tout le reste. Et ce qui reste c’est toute la vie dans toutes ses expressions, manifestations et son histoire. En écrivant cela, je pense à ce sentiment étrange que l’on ressent lorsqu’on a fini un livre d’à peine 300 pages qui vous laisse un arrière-goût d’un je ne sais quoi de sucré-salé, dont on ne saurait identifier les ingrédients. La lecture est aussi une nourriture qui donne du plaisir, rassasie ou laisse sur sa faim. Et lorsqu’un livre suscite du plaisir et que le plaisir qui en est tiré laisse perplexe, on ne se résout pas à ranger l’ouvrage parmi d’autres déjà lus ou avec ceux qu’on projette de lire. C’est le cas de Et il y eut un matin de Sayed Kashua, publié pat les Editions de l’Olivier en 2006 et aujourd’hui en poche dans la collection Point. Né en 1975 à Tira, une ville arabe de Galilée en Palestine, Sayed Kashua fait partie de cette jeune génération d’auteurs arabes qui a vécu sous administration israélienne. Il vient de quitter sa terre natale pour s’exiler dans l’Illinois aux Etats-Unis. Romancier et journaliste dans la presse israélienne, il a étudié et écrit en hébreu. Il est aussi l’auteur d’une sitcom devenue culte, Avoda Arabit (Travail d’Arabe) diffusée en arabe et sous-titrée en hébreu et qui a eu un très grand succès auprès des téléspectateurs toutes confessions confondues. Auteur de trois romans, dont Les Arabes dansent aussi suivi de Et il y eut un matin, Sayed Kashua raconte dans un style imagé et bourré d’humour le quotidien de ces Arabes qui portent la nationalité des ennemis historiques, écrivent et travaillent dans la langue la plus éloignée de leur imaginaire ancestral et la plus proche de leurs blessures et de leurs ressentiments. C’est, en quelque sorte et sans jeu de mots, l’être arabe en hébreu. Plus que ce que racontent les romans de Kashua– et ce qu’ils décrivent est déjà d’une belle facture littéraire tant dans la forme que dans le fond–, l’important à relever c’est l’état psychologique et intellectuel de cet écrivain face à ce que d’autres désigneraient comme une «double aliénation» à la fois culturelle et politique. De plus, et Sayed Kashua en a fait la trame permanente de ses écrits, une tout autre double traque le menace en permanence : pour les Israéliens, ce type d’Arabe est un terroriste et pour ses frères de l’autre côté du mur et à un jet de pierres, si l’on ose écrire, c’est un traître. Car, s’il n’est pas tendre avec les autorités israéliennes, il n’est pas moins critique avec ses congénères des deux côtés des fers barbelés. Lucide, rieur et pourvu d’un style corrosif, son roman peut être qualifié, comme dirait Camus, d’état politique des lieux mis en images. En résumé et sans «spoiler» l’histoire, il s’agit d’un journaliste reporter arabe qui travaille dans un journal israélien qui a connu du succès mais qui sera ostracisé par la direction de son journal et réduit au rang de pigiste. Il quitte la ville et s’en va habiter avec ses parents dans son village natal. Revenu avec sa femme et son bébé dans les lieux de son enfance et de sa jeunesse, il redécouvre une autre réalité, d’autres exactions mesquineries. Le roman commence par la visite de sa chambre lorsqu’il vivait avec ses parents. La visite déclenche des souvenirs, mais aucune nostalgie ne suinte comme on pourrait s’y attendre parfois de la part d’un romancier arabe. Lucide de bout en bout, le narrateur derrière lequel on devine l’auteur ne fait pas de concession au genre romanesque en cours dans la littérature de langue arabe. Les personnages de la famille ne portent ni nom ni prénom ; et, du reste, peu d’habitants du village sont nommés. La vie dans ce village, lequel va un jour se retrouver encerclé par les soldats israéliens, peut être vue comme la métaphore de la situation que connaît le reste de la région, voire ce qu’on appelle le monde arabe en général. La fin du roman est tout un symbole, mais on ne le révélera pas ici. Sur le plan formel, on relève l’écriture imagée du journaliste-chroniqueur et du scénariste qu’il est, tant elle est ciselée, «cadrée», rythmée, économe et exempte de tout pathos ou introspection onctueusement nombriliste. Maintenant, la question qui tue, si l’on ose dire, est : Comment un Arabe qui écrit dans une langue difficile à assumer par n’importe quel autre Arabe, laquelle langue est encore plus ancienne que celle de ses origines, arrive-t-il à restituer admirablement et plaisamment en moins de 300 pages ce que des milliers d’articles, de reportages, de documentaires, d’études et de conférences sur la complexité du conflit arabo-israélien peinent à expliquer ?  C’est sans doute l’humour et le talent de l’auteur et surtout la force de la fiction qui, dans ce cas comme dans d’autres, reste la seule arme de distraction massive.