L’esprit du temps

Comme le dit Corey Corbin, «La peur n’est pas qu’une idée. Elle est au carrefour de nos passions et de notre raison, de la morale et de la politique, et non quelque mystérieuse émanation des profondeurs de la psyché ou de la culture». Pour John locke «Cette inquiétude de l’esprit est le principal, sinon le seul aiguillon de l’activité humaine».

«Je me révolte, donc nous sommes», écrit Camus dans un cogito cartésien quelque part dans L’homme révolté. Ce livre a été rédigé après Le Mythe de Sisyphe et il en partage et croise la réflexion sur la prise de conscience par l’homme devant sa condition : dans le premier sur le plan social et politique et dans le second au niveau métaphysique. Après avoir poussé sans cesse son rocher après sa condamnation par les dieux, Sisyphe s’imagine heureux dans cette condition absurde. Mais Sisyphe était seul face à sa condition d’homme. L’homme révolté, lui, n’est pas seul. Il affronte d’autres hommes qui l’on réduit avec ses semblables en esclavage. Telle est l’analyse d’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Camus et qui fut aussi son grand ami, Roger Grenier dans Albert Camus, soleil et ombres (Gallimard et disponible en folio).

En relisant ce passage sur «l’homme révolté», comment ne pas penser, sous la pression un flux inédit et en direct d’informations et d’images,  aux deux révoltes populaires en Tunisie et en Egypte ? Certes, l’heure n’est pas à la philosophie, diront certains, mais il n’est pas inutile de mettre un peu de pensée dans ce vacarme médiatique et son lot de bavardages et d’analyses à chaud et parfois à tort et à travers. On a tout dit ou presque sur «la rue arabe», ce vocable sonore que l’on veut l’équivalent de ce qu’on nomme opinion publique dans les pays démocratiques. Aujourd’hui, elle s’est exprimée puis elle s’est révoltée devant les regards ahuris des forces de police et des dirigeants en Tunisie comme en Egypte. Et surtout devant les caméras et devant l’opinion publique internationale. La peur s’est dissipée. Le peuple s’est révolté. C’est donc la peur qui est, et qui a toujours été à l’origine de tout. Cette «inquiétude de l’esprit», comme disait John Locke, penseur du libéralisme politique moderne, qui ajoute qu’elle est «le principal sinon le seul aiguillon de l’activité humaine». Les despotes, les dictateurs, les chefs et autres hommes de pouvoir, quels que  soient leur régime et leurs institutions politiques, l’ont toujours compris et en ont fait le socle et le fer de lance de leur autorité. «Elle n’est pas qu’une idée», comme l’écrit Corey Corbin, professeur de science politique au Brooklyn College de New York et auteur de l’excellent La peur, l’histoire d’une idée politique (Ed. Armand Colin 2006) car elle est au carrefour de nos passions et de notre raison, de la morale et de la politique, et non quelque mystérieuse émanation des profondeurs de la psyché ou de la culture».

Bien d’autres penseurs ont étudié la notion de peur et son rapport avec l’exercice du pouvoir. Mais s’il est un philosophe qui a proposé des issues éclairées dans la grande obscurité de la terreur, c’est bien Montesquieu. Il demeure à ce jour la seule «autorité», si l’on puis écrire, qui a du reste inspiré plus les pères fondateurs de la démocratie américaine  – dont tout le monde vante l’esprit de ses lois – que leurs homologues européens.

Après ce petit détour par la pensée, revenons au vacarme de notre «rue arabe» dont une jeunesse, tunisienne d’abord, s’est ébroué comme un oiseau blessé avant de chanter à l’aube d’un hiver aux allures de printemps. Ceux qui ont vécu sous la chape de plomb d’un pouvoir autoritaire appuyé sur la terreur, la répression aveugle et la délation, au Maroc comme ailleurs, sont plus que sensibles aux cris de joie d’une jeunesse libérée de ses peurs. Le mot démocratie fait rêver aujourd’hui plus qu’hier. Hier, on appelait cela la révolution. Pour les soixante-huitards par procuration, le slogan adopté était: rêve + évolution = révolution. Mais il n’y avait pas de murs pour l’écrire et puis les murs avaient des oreilles. Plus tard, aidés pernicieusement  par le pouvoir, certains ont cherché à ouvrir les portes du ciel pour envoyer des prières et  laisser venir à eux le paradis sur terre.

L’opium du peuple des uns est devenu l’opinion du peuple pour ces nouveaux barbus d’une démocratie de plus en plus improbable. On aura tout essayé sauf un véritable apprentissage de la démocratie basée sur le mérite, la justice sociale et la liberté bien comprise. Comme dans la boîte de Pandore, il nous reste  l’espérance comme un don à l’avenir. Un projet de société lisible pour une visible projection dans cet avenir. Mais comment apprendre à espérer si l’on n’apprend pas à rêver ? L’offre en rêves est si chiche, la culture et ses lumières si rares dans le vaste champ  d’un imaginaire obscurci par la pensée magique et les fausses croyances. Il s’agit désormais d’éclairer l’Esprit aux lumières de l’esprit du temps car ces lumières sont à la fois «un art de penser et un art de vivre».