L’Espagne, le développement, la démocratie et nous

En 1970, le PIB per capita de l’Espagne représentait plus de quatre fois celui du Maroc. Aujourd’hui,
il est multiplié par treize.
Dans d’autres régions, la proximité favorise un processus de convergence des niveaux de vie.

Parce que le Maroc se trouve à quelques encablures de l’Espagne, la géographie et l’histoire ont donné à ces deux voisins l’opportunité d’être des partenaires incontournables. Cette mitoyenneté, délimitée par l’espace le plus étroit de la Mare Nostrum, rappelle sans cesse ce que les deux pays ont en commun au-delà des intérêts bien compris : liens séculaires, héritage culturel partagé, aspirations collectives moins étrangères les unes aux autres qu’on ne le croit souvent. Tout incite à faire de cette position privilégiée un vecteur de convergence des modèles de développement économique et institutionnel. Pourtant, c’est une perception de divergence qui prévaut dans les milieux espagnols les plus acquis à l’ouverture sur le Maroc.
Certes, nous savons que le débat public en Espagne sur les relations avec le Maroc reste difficile et qu’il ne conduit pas toujours à une approche rationnelle des problèmes et des enjeux sous-jacents. Trop souvent, ce débat est mobilisé à des fins de politique intérieure, ce qui ne peut avoir que des conséquences négatives sur la sérénité de ces relations et sur la capacité collective à les faire évoluer au mieux. Toute crise dans les relations, surtout si elle s’accompagne d’une certaine tension politique intérieure, conduit immanquablement à voir étaler sur la place publique tous les problèmes plus ou moins liés, tous les clichés plus ou moins anciens, toutes les hantises que l’inconscient collectif tend à associer aux relations avec le Maroc : le Sahara et la décolonisation, l’immigration et les pateras, l’islam et le terrorisme, la pêche et les tomates – pour ne prendre que les thèmes les plus récurrents. Néanmoins, il faut reconnaître qu’au cours de ces derniers mois, le débat gagne en profondeur et en rationalité. Deux problèmes soulèvent des inquiétudes sur le futur de nos relations. Il s’agit du creusement des écarts de développement et des vicissitudes de la transition démocratique….
La frontière hispano-marocaine est l’une des plus inégalitaires du monde. Plus grave, cette inégalité se creuse. En 1970, le PIB per capita de l’Espagne représentait plus de quatre fois celui du Maroc. Aujourd’hui, il est multiplié par treize. Dans d’autres régions, la proximité favorise un processus de convergence des niveaux de vie. Prenons quelques exemples significatifs : l’écart de développement entre les Etats-Unis et le Mexique est passé de 11,5 à 7,1 ces trente dernières années. Entre l’Allemagne et la Pologne, les disparités de développement se sont réduites de 12,3 à 5,5 sur une période de dix ans. En l’absence d’une politique active de maîtrise de cette tendance, il est à craindre que les écarts de développement entre nos pays s’amplifient.
La deuxième inquiétude est relative à la transition démocratique. Nul ne conteste les avancées de l’Etat de droit au Maroc. Mais la démocratie est bien plus que le simple respect des libertés publiques. Certes, l’absence d’une trajectoire linéaire de la transition, de sentiers optimaux ou de points précis d’arrivée ne permet pas de «typer» la situation du Maroc dans un «paradigme» théorique ou une grille de lecture des processus démocratiques. Mais on a le sentiment que la volonté persiste de contrôler d’en haut le système du pouvoir politique. Ainsi, court-on le risque de voir s’instaurer une «démocratie de complaisance» pour laquelle les décideurs se conforment formellement aux pressions intérieures ou extérieures, sans cependant changer fondamentalement les règles du jeu, changement indispensable pour parvenir à une «démocratie de conviction».
En réponse à ce constat des deux divergences croissantes entre le Maroc et l’Espagne, il est une erreur qu’il faut absolument éviter : celle qui consisterait, par une sorte d’amour propre, à opposer à ces questionnements l’image-reflet de relations institutionnelles internes harmonieuses et d’un progrès économique et social permanent. Contre la tentation de l’évasion dans l’imaginaire, on peut penser que c’est en jouant la carte de la clarté politique, de la reconnaissance lucide de nos difficultés et de nos tensions que l’on pourra restaurer et faire croître ce qui, dans notre relation avec l’Espagne, doit être préservé à tout prix : une certaine intimité, un respect mutuel et une fréquentation suffisamment intense pour produire un avenir commun.