Les voix des conteurs de Marrakech

S’agissant des conteurs, qui restent tout de même
les aristocrates de tous ces saltimbanques
de la place Jamaࢠel Fna, ils sont déjà  en voie
de disparition par la force des choses.
Toutes les cours des miracles de par le monde ont
cessé de faire des miracles. Même Notre-Dame
de Paris n’en fait plus depuis Hugo.

De quel passé décomposé et recomposé par une mémoire sinueuse est-il originaire ? De quelles fantaisies et de combien de mythes est-il né ? Il s’agit du conte qui a bercé les rêves des hommes depuis qu’ils ont trouvé les mots pour raconter le monde et ses mystères en y incluant le précepte ou la morale qui va avec. Aujourd’hui, dans un village globalisé, médiacratisé et tourbillonnant dans la vidéosphère comme un hamster en cage tournant à vide dans sa roue, on ne raconte pas le monde : on le dit et on l’affirme ; on le prouve comme une vérité ou comme un mensonge. Le contraire même du conte qui n’est ni une vérité ni un mensonge.

Si on évoque encore une fois le conte, ce n’est guère par nostalgie d’un passé révolu, mais juste par réaction à cette information sur une manifestation récente organisée par l’association des conteurs de Jamaâ el Fna à Marrakech. Dans un pays où l’esprit protestataire s’est développé à un rythme vertigineux, on ne peut s’étonner que les saltimbanques les moins considérés se mettent de la partie. D’autant que la place Jamaâ el Fna est la topographie nodale d’une ville phare du tourisme marocain et de toutes ses contradictions, voire de ses dérives.

Tant de tares ont été dénoncées à ce sujet, à telle enseigne que la ville passe aujourd’hui pour la métaphore exacte du développement du pays tout entier. Elle en illustre en effet, par nombre d’aspects, les réussites et les échecs, les paradoxes et les ambitions parfois démesurées d’aller de l’avant, mais qui sont souvent en butte aux vents contraires des traditions et des forces d’inertie.

Le mouvement des conteurs protestataires n’est en somme qu’un avatar du glissement vers un tourisme total qui illustre parfaitement les contradictions et la désarticulation du tourisme dans notre pays. Les 400 membres de cette association, considérant que les 400 000 DH annuels alloués par la ville aux conteurs sont insuffisants, s’estiment en droit de protester.

Intégrés ainsi dans la logique comptable et industrielle du tourisme, ces conteurs qui ne s’en laissent pas conter sont conscients que leur présence, même comme une rémanence et aussi comme un symbole de cette place mythique, vaut récompense et donc subventions et protection de la part de la ville. D’autant que l’économie de la cité ocre est fondée sur le tourisme et que la place où les conteurs présentent leurs prestations est classée au patrimoine universel par l’Unesco. Ce n’est pas rien et ils y sont pour quelque chose.

Le fonds d’aide installé par la ville reste modeste au vu de la population auquel il est destiné, car il ne concerne pas seulement les conteurs mais tous les saltimbanques qui animent la place. Les conteurs sont les mieux organisés, mais d’autres catégories, identifiées ou non, sont de la partie.

Alors que faire ? Charmeurs de serpents, cartomanciennes et autres diseuses de bonne aventure, poseuses de henné et charlatans de tout poil, toute une faune bigarrée où le tout-venant, qui se mêle à l’intermittent et au chômeur déguisé, se donne en un spectacle de rue qui faisait jadis partie de la vie et de la ville.

Aujourd’hui, il faut faire avec la mutation de la cité et l’évolution des mœurs politiques et sociales. Imaginez une grève générale de tous ces saltimbanques : une place vide, sans ces cercles de conteurs, de charmeurs de reptiles, sans gargotes et sans aucun de ces énergumènes au verbe haut qui postillonnent à tout vent, qui des imprécations, qui des noms imprononçables de maladies et de plantes médicinales dans la chaleur de la journée.

Livrée aux cohortes de touristes rougis à coups de soleil et à leurs guides déguisés en Marocains de carte postale – babouches, tarbouche et bouche ouverte, la place ressemblerait à n’importe quelle esplanade de n’importe quelle ville. On n’en est pas là, mais, s’agissant des conteurs, qui restent tout de même les aristocrates de tous ces saltimbanques, ils sont déjà en voie de disparition par la force des choses. Toutes les cours des miracles de par le monde ont cessé de faire des miracles. Même Notre- Dame de Paris n’en fait plus depuis Hugo.

On ne peut donc perpétuer qu’artificiellement cette caste qui a fait des mots et des rêves sa raison de vivre. Si l’on a pu – grâce à l’impulsion de grands travaux souvent impopulaires et dispendieux comme les grandes mosquées et les palais – renouveler une génération d’artisans dans nombre de corps de métier, il n’est pas facile d’en faire autant avec un patrimoine oral et spontané, tel celui des hlayqia des places populaires de Marrakech, de Fès ou d’ailleurs. Sauf à les transformer en Disneyland pour y planter des décors et des choses à la manière de chez nous .