Les Verts et les pas mûrs

Les problèmes de l’environnement sont universels et, nous autres, pays dits en développement, avons paradoxalement un avantage : celui de ne pas avoir commis encore de gros dégà¢ts contre la nature
et l’environnement.

L’écologie est-elle seulement un problème culturel lié aux changements des comportements ? La question mérite d’être posée aujourd’hui au Maroc où tout le monde parle de développement durable et de protection de l’environnement sans que ce discours soit porté par un mouvement de pensée ou une philosophie de la protection de la nature. Et quand des voix solitaires, des petites et impécunieuses associations de proximité ou des personnes lambda expriment des revendications et des attentes, elles restent confinées dans ce fourre-tout sociétal nommé «société civile», qui sert à donner bonne conscience à certains dirigeants. Tout le monde se félicite de la libération de la parole, mais qui va canaliser tout cela afin de lui donner un sens, une consistance et une portée ? C’est le rôle des organisations politiques ? Lesquelles, puisqu’on en compte une pléthore, dont le nombre ne cesse de se multiplier à chaque échéance sans que le discours ou la pratique apportent une quelconque innovation à ce niveau ?
On sait que l’avènement du mouvement des Verts, notamment en Europe, date du début des années 80. En France, il remonte à 1974, lorsque l’agronome et tiers-mondiste René Dumont s’est présenté à l’élection présidentielle et, marquant symboliquement son passage à la télé en buvant un verre d’eau, il s’écria en direct : «Tant qu’on peut encore en boire !». Candidat marginal mais accrédité d’une aura et d’une expertise, il influença, malgré son score de 1,32 %, tout un mouvement disparate et échevelé qui annoncera l’émergence des écologistes. En Allemagne, les Verts sont d’anciens Rouges dont un des dirigeants est le ministre actuel des Affaires étrangères; sans compter la star des barricades de Mai 68 en France, le célèbre contestataire Cohn-Bendit, député européen après avoir été adjoint au maire de Francfort. Après le romantisme et les symboles, on a assisté à la volonté d’inscrire cette nouvelle utopie dans le champ et l’exercice politiques, pour certains, comme un substitut idéologique au mouvement gauchiste, et pour d’autres, en tant que nouvelle expression de la contestation ou de la sanction, par le suffrage, de la classe politique classique divisée entre la gauche et la droite.
On peut discuter de l’apport de ce mouvement qui, vingt ans après, se meut dans le réalisme politique et gère des compromis électoraux, mais il est indéniable qu’il a apporté une nouvelle forme dans l’exercice de la citoyenneté, car les Verts interviennent au-delà des problèmes de l’environnement et ont été rejoints par toutes sortes de sympathisants et d’associations de défense des consommateurs et des usagers du service public, entre autres.
Bon, on va nous dire : «Qu’est-ce qu’on en a à cirer ici des Verts alors qu’on en voit des vertes et des pas mûres, qu’on n’a pas encore réglé le problème de la représentativité, de l’action politique et du suffrage en tant qu’expression de la souveraineté populaire ?». C’est vrai que l’on ne peut pas transposer des schémas de mouvements politiques qui ont leur propre histoire. Mais on pourrait s’en inspirer, comme on l’a fait pour le syndicalisme, au lieu de laisser d’autres mouvements squatter un vide dans l’action politique en brandissant des utopies mystico-gauchisantes ou des fantasmes escathologiques. De plus, les problèmes de l’environnement sont universels et, nous autres, pays dits en développement, avons paradoxalement un avantage : celui de ne pas avoir commis encore quelques dégâts contre la nature et l’environnement. C’est en ce sens que l’on peut encore parler de développement durable dans une action politique et économique articulée et volontariste.
Bon, on va dire qu’on pousse loin l’offre d’optimisme dans cette chronique d’humeur alors que la tendance du marché médiatico-politique local est au «médisant culturel» et qu’à la Bourse du rire l’indice Gag 40 est au plus bas. Mais comme dirait le philosophe Alain, doux rêveur et adepte du soin par l’action et le volontarisme, dans son ouvrage au titre éminemment optimiste, Propos sur le bonheur : «le pessimisme est d’humeur, l’optimisme est de volonté»