Les Troubles Obsessionnels de la Culture

Il s’agit d’un livre de science-fiction, publié en 1953, que l’avenir a fini par confirmer et même dépasser comme la réalité dépasse souvent la fiction.

Fahrenheit 451 du romancier américain Ray Bradbury, dont François Truffaut avait fait une adaptation en 1966, peu connue et assez éloignée des autres films qu’il a réalisés et qui ont fait sa renommée. Ce roman de science-fiction relève de ce qu’on appelle savamment une «dystopie», soit une «contre–utopie» décrivant ou prédisant un avenir sombre de la condition humaine. On peut y ranger aussi le célèbre 1984 de George Orwell que le monde technologiquement «transparent» et sous surveillance d’aujourd’hui, comme les sociétés sur écoute des régimes totalitaires d’hier et de toujours en sont souvent de sinistres et effrayantes adaptations.
Dans le livre de Bradbury, il est question d’une société qui vit, insouciante et heureuse, se vautrant dans la consommation à outrance et le divertissement le plus abrutissant, bien entendu au détriment de la culture et en cultivant  la haine de la lecture. Voilà pourquoi cette pratique est considérée comme un acte asocial, voire subversif. Les pompiers jouent dans cette société un rôle important de protecteurs de cette vie collective contre le moindre signe ou manifestation de la culture. Leur mission première c’est de brûler tous les livres. D’où le titre Fahrenheit 451 qui est la température équivalente à 233°C et à laquelle le papier se met à brûler. Bien sûr, il y a des résistants qui se cachent pour lire et un héros, pompier de son état, qui va rencontrer une jeune fille rebelle, qui pense et qui lit. Le sapeur pompier prendra peu à peu conscience de

l’importance du livre, se révolte contre sa hiérarchie et rejoint une communauté d’anciens étudiants de l’université qui apprennent  les livres par cœur afin de les sauver de l’autodafé et de les transmettre aux générations futures.

Fahrenheit 451 de Bradbury, auteur prolifique, plus connu pour ses contes extraordinaires et sa maîtrise du suspense, est un livre qu’aucun grand lecteur ou amoureux de la lecture ne pourrait lire sans une sensation d’angoisse et de frayeur.

Mais si l’on a dépoussiéré, pour mémoire, ce livre publié il y a 60 ans, c’est après avoir lu ici même dans le cahier Culture de La Vie éco la semaine dernière un bel article de Sana Guessous sur ces clubs de lecture qui font florès dans la ville de Casablanca et ailleurs dans le pays. «Pour ces communautés littéraires jaillies des réseaux sociaux, précise l’article, la lecture se pratique à l’air libre, se proclame fièrement dans l’espace public, malgré les intimidations». C’est le mot «intimidations» qui pose problème ici et interpelle, si l’on ose dire, à plus d’un titre. Comment peut-on imaginer que l’acte de lire dans un jardin, même en groupe, soit considéré encore, en 2014, comme un acte illicite ? Comment peut-on exiger une autorisation préalable auprès de la préfecture du coin avant de se réunir pour lire dans un parc ou un espace vert, si rares du reste dans nos cités bétonnées, comme si l’on allait manifester contre on ne sait quelle incurie administrative, injustice sociale ou dysfonctionnement institutionnel ? Pire encore, on interdit ces «lectures en bande organisée», à l’heure où l’avenue Mohammed V à Rabat, face au Parlement, est devenue depuis des années le Hyde Park et le Spakers’s Corner  où toutes sortes de corporations contrariées viennent déverser leur courroux et perturber la circulation de cette artère névralgique de la capitale. N’est-ce pas la culture qu’on assassine en faisant de ces jeunes qui, à travers ces actes plus ou moins spectaculaires, cherchent à donner à la pratique de la lecture une visibilité incitative dans une communion collective et ludique ? Car (faut-il le rappeler ?), la lecture et les pratiques culturelles en général, si l’on exclut les manifestations festivalières saisonnières, sont devenues aussi rares que le bonheur.

Certes, d’aucuns diraient que la lecture est un acte solitaire et individuel ; mais cela est vrai lorsqu’elle a été inculquée dans les écoles et les foyers, dans les médias, les transports publics et les cafés. Ah ! les cafés, parlons-en justement. Il y a des cafés en plein centre de la capitale où l’on ne peut lire que cet écriteau collé devant l’établissement : «Mamnou3 la9raya» (Il est interdit de lire). C’est dire si la situation est dramatique et la culture en danger. A lutter de la sorte contre la lecture et les gens du livre, on ne serait pas étonné de voir se constituer non pas des associations de bouquineurs, mais des ADLA (Association Des Lecteurs Anonymes) comme celles des alcooliques accros, constituées de lecteurs addicts qui essaient de décrocher d’avec les livres. Ces associations seraient dirigées par des spécialistes de la lutte contre la lecture et plus généralement la culture (ça  doit se trouver facilement en  nombre et en compétence)  chargés de guérir, de prévenir et de traquer les TOC (Troubles Obsessionnels de la Culture).