Les trompettes de la sinistrose

Pour avoir une «identité», il s’agit d’être
«authentique» et vice versa. C’est probablement cette contorsion
ontologique qui est
à l’origine de notre immobilisme culturel, bien plus
que la carence des moyens financiers.

«La poésie, c’est le point où la prose décolle», disait un grand poète. Sans vouloir manquer de respect aux poètes, grands et petits, on peut dire aussi que lorsque la prose déconne, ce n’est pas triste non plus. Car il n’est pas du destin des choses de la culture d’être nécessairement inscrites dans la tragédie et le catastrophisme. Certes, le pathos a souvent partie liée avec l’art et la poésie qui, plus que toute autre forme de création, est censée puiser dans les affres de l’âme humaine. Cependant, plus on creuse dans ce sens, moins on rencontre de quoi se dilater la rate.
Voilà pourquoi d’aucuns soutiennent qu’il n’y a pas de poète heureux. Alors que l’archéologue, qui creuse hypothétiquement en quête d’objets enfouis, prend plaisir dans la recherche comme dans la découverte. Pourquoi n’en serait-il pas de même du poète dans sa quête éperdue d’une sorte d’absolu tangible? Arthur Rimbaud écrivait : «Ce n’est qu’au prix d’une ardente patience que nous pourrons conquérir la cité splendide qui donnera la lumière, la justice et la dignité à tous les hommes. Ainsi la poésie n’aura pas chanté en vain.»
La culture a donc cette réputation funeste mais qui prend dans nos pays, au sein de cette vastitude arabo-islamique, des proportions de tragédie indépassable sinon de destin inexorable. Il faut remonter bien loin dans l’histoire et creuser profond afin de retrouver, peut-être, quelques causes et explications. Mais comme on n’a pas que ça à faire et que l’archéologie de l’âme exige des confrontations avec la vérité et non pas des arrangements avec l’Histoire, on évitera de se faire des nœuds dans le cerveau pour se contenter de quelques constatations au sujet de la culture au Maroc. D’emblée, on peut dire que la culture à la manière de chez nous est un magma où se mêlent le tragique et le mystique, mais qui coule de source. En effet, pour de nombreux hommes et femmes de culture, les fondamentaux du discours culturel sont au nombre de deux : identité et authenticité. Examinés de plus près, et parfois dans la pratique, on constate que ces critères sont en fait un seul et même concept tant il est curieux de relever que l’identité, telle qu’on l’appréhende ici, est chargée du même sens que l’authenticité. En clair : pour être «identifiable» il s’agira d’être «authentique» et vice versa. C’est probablement cette contorsion ontologique qui est à l’origine de notre immobilisme culturel bien plus que la carence des moyens financiers.
Cette vision monolithique et archaïque est aussi, comme bien d’autres archétypes, un héritage moyen-oriental qui plombe notre réactivité au changement et retarde l’accès à l’innovation. Changement et innovation sont souvent et hypocritement opposés, par les tenants de «l’authenticité identitaire», à quelques prescriptions religieuses, sinon à la foi en général. Il est évident qu’on est là en face d’une opposition idéologique qui ne dit pas son nom mais qui craint, comme tous les courants exclusifs, les vannes libératoires et jubilatoires des choses de la culture quand elles ne sont pas que larmes et lamentations, introversion et culpabilisation.
Certes, comme on l’a souligné ci-dessus, le tragique est un tropisme humain, trop humain et ne date pas des pleurs sur les ruines de la poésie arabe, «kaïfa nabki min dikra habine wa manzili». L’humour, lui, est bien moins conservateur et souvent plus prompt à user de ce qu’on pourrait appeler une rhétorique de l’irrespect. L’écrivain italien Umberto Ecco a fait quelque part une bien belle et juste comparaison entre les deux genres : «Les thèmes de la tragédie sont universels, alors que ceux de la comédie sont ancrés dans les cultures.» D’où, sans doute, la difficulté de faire rire et la rareté de l’humour dans les choses de la culture alors qu’on ne compte plus les experts et les idéologues du catastrophisme, les chroniqueurs de morale, les imprécateurs hirsutes ou «chauves à l’intérieur de la tête» qui postillonnent et ceux qui se positionnent ; bref, tous ceux qui obscurcissent l’horizon en soufflant dans les trompettes de la sinistrose.
Entamée par de la poésie, cette chronique ne saurait être conclue hors d’elle et c’est un des grands poètes d’Espagne, Federico Garcia Lorca, qui aura le mot de la fin pour relativiser avec lucidité et sagesse la prose que vous venez de lire : «Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie est le mystère de toutes les choses»