Les TIC au service des TOC

Conservatisme et traditionalisme sont deux termes que l’on oppose à  la modernité, à  sa logique ou à  son idéologie; et lorsque les tenants des premiers voient le mal et le vice, les adeptes de la seconde relèvent de l’ignorance florissante
et de l’obscurantisme fertile.

Tradition et modernité. Ce sont deux concepts qui sont condamnés à se faire face dans une folle dualité où s’affrontent deux  mondes : celui d’hier et celui d’aujourd’hui, mais sans que l’on sache lequel est réellement en vigueur. C’est bien cette ambivalence qui régit les relations aujourd’hui chez nous autres habitants de ce monde dit arabo-musulman.

Sans vouloir alourdir le propos par une cuistre recension des théories et débats sur les notions de tradition et de modernité, il est toutefois utile de préciser que leurs logiques relèvent de leur propre origine ainsi que de leur développement respectif. Chaque culture se fait et entretient une interprétation de la tradition et s’inscrit, s’adapte ou résiste à ce qui lui semble relever de l’innovation, de l’inédit et donc du menaçant. Conservatisme et traditionalisme sont deux termes que l’on oppose à la modernité, à sa logique ou à son idéologie ; et lorsque les tenants des premiers voient le mal et le vice, les adeptes de la seconde relèvent de l’ignorance florissante et de l’obscurantisme fertile. En un mot, l’un serait le bien, l’autre étant le mal. Ainsi présentés, les éléments du décor et les termes du débat n’invitent pas à la sérénité. C’est pourtant à ce cafouillage culturel que nous assistons chaque jour dans nos pays où les informations, les faits, gestes et comportements rapportés en sont les signes et l’attestation. En matière de traditionalisme, on a opté pour un genre nouveau et de façade qui consiste à opter pour un contenant moderne afin de faire passer un contenu traditionnel. Bref, l’efficacité de la modernité au service de la cécité de la tradition. Autrement dit, on use des outils de la liberté et de la modernité pour mieux faire circuler une idéologie liberticide ou des coutumes rétrogrades. Les Technologies de l’information et de la communication (TIC) sont dès lors une aubaine pour les adeptes de ce nouveau type de Troubles obsessionnels du comportement (TOC). En un mot, c’est-à-dire en deux acronymes mélodieux : on a mis les TIC au service des TOC. En effet, on peut relever cette alliance oxymorique dans le domaine de la religion, dans la société et la vie quotidienne mais aussi dans la politique comme dans le secteur économique. Les pays arabes nantis du Golfe sont passés maîtres dans l’art d’accommoder la tradition la plus farouchement obtuse aux gadgets et autres expressions les plus modernes de la technologie. On peut dire que l’on assiste là à une espèce de postmodernité qui emprunte à la tradition absolue autant qu’à la modernité rationalisée et sécularisée. D’apparence, mais d’apparence seulement, elle ne renie pas les apports de la modernité, ni les drôles de machines du progrès. Mais paradoxalement, tout en étant pour un développement économique et social, elle n’en craint pas moins pour les individus et leur esprit. Elle redoute la «corruption des mœurs» par la raison, la réflexion sur la liberté par la libération de la pensée dans l’action et le désir.

S’il est un espace où ces paradoxes s’illustrent et se donnent à voir, c’est bien celui des réseaux sociaux. On peut lire des choses ahurissantes sur la Toile venues de ces pays où la parole se libère et se ligote dans une vaste et hallucinante virtualité. Il y a tout et son contraire dans cet univers halluciné, ce vaste n’importe quoi. Et si le religieux prend de plus en plus le pas sur le profane dans ces pays-là, il n’en reste pas moins des poches de résistance dans le microblogging. C’est le fait de jeunes internautes qui prennent des risques énormes en surfant hors des sentiers battus et en refusant de gueuler avec la meute. Mais il y a aussi les hurluberlus de la Toile, les excités du clic, ces déjantés des réseaux sociaux que l’on retrouve partout à travers la blogosphère, tapis dans l’anonymat et hystérisés par l’illusion bleutée de l’écran de leur machine. Voilà pourquoi le prêche à travers le Net a pris une telle ampleur. Les fetwa et autres avis de prédicateurs bidon émis par de faux théologiens et de vrais escrocs circulent à l’infini sur une toile qui, elle,  ne refuse rien mais, pire,  en redemande.

Le dernier débat en date pour savoir qui mérite d’aller au paradis se passe en Arabie Saoudite où, rapportent les agences AFP et UPI, un professeur d’une université islamique a lancé un tweet selon lequel seuls les «habitants de Najed et ses théologiens» auront ce privilège. Il a été suivi par d’autres «gazouilleurs» qui ont abondé dans ce sens et l’un d’eux a même tweeté qu’un «analphabète de Najed c’est mieux qu’un théologien en Egypte». On pourrait lui répondre, comme dans le dialogue d’Audiard, qu’en effet un imbécile qui marche ira toujours plus loin qu’un intellectuel assis. A ce jour, ces grands garçons hirsutes continuent encore de «gazouiller» et de se lancer des noms d’oiseaux en tweettant comme des forcenés et en s’invectivant à coup de «hashtag» (#). Leur seul regret est que Twitter ne supporte pas plus de 140 caractères, ce qui est trop peu pour prouver, arguments à l’appui, qui mérite d’aller au paradis. Et pendant ce temps-là dans la vraie vie, tous les vrais oiseaux du monde se cachent pour sourire…