Les temps des malins

L’épaisseur culturelle autant que la profondeur historique, si elles sont parfois des atouts, peuvent également constituer un obstacle devant l’accès à  une modernité maîtrisée et pensée. En ces temps dits de crise, concept récurrent qui prend place dans tous les débats de société de par le monde, c’est l’occasion ou jamais de s’en emparer pour entamer une large réflexion sur ce Maroc que nous aimons et dont nous devons exprimer l’amour en le pensant et non pas en le vociférant à  travers ce patriotisme de pacotille qui envahit les scènes de concerts juvéniles où l’on jette un drapeau sur les épaules de stars en sueur.

«Dans la vie d’un chroniqueur, il y a des sujets qui donnent envie de changer de genre et d’aller chroniquer sur le sport, les petits oiseaux ou la rubrique gastronomique (…)». Ainsi se concluait la dernière chronique qui date du mois de septembre de l’an dernier et à la suite de laquelle le chroniqueur s’est accordé une cure de silence après une vingtaine d’années de bons et loyaux… sévices. Je dois à la dizaine de personnes qui s’en sont émues, non pas une explication, mais une continuation. Même si, comme l’écrivait un auteur rare et lucide que je cite de mémoire : les raisons d’écrire seront toujours moins nombreuses que celles que l’on aurait de s’en abstenir. Il s’agit de Maxime Cohen, un amoureux des livres qui a fini un jour par livrer des textes d’une grande finesse dans un ouvrage intitulé Promenade sous la lune (Ed. Grasset).

Reprendre, comme si de rien n’était, le fil de ce genre journalistique qu’est la chronique est une bien étrange affaire. Sachant que la chronique d’humeur est sujette à celle de son auteur, il est bien évident qu’il y a des hauts, des bas et des débats. Ce sont précisément ces derniers qui font défaut ici et maintenant. On peut lire tous les jours et toutes les semaines dans certains journaux et magazines des sorties fracassantes, des diatribes violentes, des imprécations hallucinantes et parfois hallucinées à propos de ce qu’on appelle les choses de la vie politique et sociale. Tout le monde en prend pour son grade et parfois c’est mérité, quelquefois c’est démesuré mais souvent il manque la manière et les mots pour le dire. En face, de l’autre côté de la rue ou du quai, puisqu’il s’agissait de rail et de railleurs dans la dernière chronique, il suffit d’user d’un peu d’humour et de dérision nourris de quelques citations pour que tel responsable en prenne ombrage au lieu de prendre ses responsabilités. De deux choses l’une («L’autre c’est le soleil», disait Prévert) : ou bien ledit responsable a de la culture et de l’humour et a donc tout compris, ou il n’a ni l’une ni l’autre mais personne ne lui demande tant puisque c’est lui le chef. Le chef de quoi ? Je vous le demande. Lorsqu’on est habitué à n’entendre que des chants à sa gloire, toute autre musique est insupportable à l’oreille. Que l’on soit chef de gare ou chef de rang, c’est kifkif bourricot. Et au train où vont les choses, on n’est pas sorti de l’auberge. 

Cette éternelle aptitude adossée à une traditionnelle servitude : ne pas voir, ne pas entendre, ne pas dire. Nous sommes dans le triste accomplissement de la théorie des trois singes que d’aucuns miment à l’envi depuis le temps des temps. Il reste les mots pour ceux qui peuvent encore prendre la plume ou taquiner une souris sur un tapis. Mais que diable fait une souris sur un tapis ? Voyez le fulgurant progrès accompli par ceux qui agitent des mots depuis quelques temps déjà, depuis les années de plomb de l’imprimerie, du marbre et de la morasse. Ceux qui sont passés du «chaud» de la linotype au froid du numérique sans coup férir si l’on ose écrire. Belle métaphore que voilà d’un métier ou d’un pays, c’est selon, qui ont mué comme mue la voix d’un adolescent. Pourtant, nous ne sommes encore qu’au stade prélogique de l’enfance de l’art, en politique comme dans nombre de domaines où il faut du temps, de l’histoire et de la pensée. N’en déplaise à ceux qui se sentent pousser des ailes à la place du duvet et se prennent pour les anges gardiens d’une démocratie fantasmée, d’une modernité commandée sous cellophane et d’une pensée préemptée.

L’épaisseur culturelle autant que la profondeur historique, si elles sont parfois des atouts, peuvent également constituer un obstacle devant l’accès à une modernité maîtrisée et pensée. En ces temps dits de crise, concept récurrent qui prend place dans tous les débats de société de par le monde, c’est l’occasion ou jamais de s’en emparer pour entamer une large réflexion sur ce Maroc que nous aimons et dont nous devons exprimer l’amour en le pensant et non pas en le vociférant à travers ce patriotisme de pacotille qui envahit les scènes de concerts juvéniles où l’on jette un drapeau sur les épaules de stars en sueur ; ou par le biais et records de ces étendards XXL plaqués au sol alors qu’un drapeau, symbole de la patrie, doit flotter et se tenir debout et dignement. On sait que par un passé récent le vocable patriote renfermait une connotation sécuritaire qui tendait à exclure toutes les voix libres et dignes. On devrait craindre aujourd’hui par ces temps de malins et de margoulins qu’il ne soit récupéré par ceux qui cherchent à en faire un autre commerce. Comme disait, déjà au XVIIIe siècle, l’écrivain touche-à-tout anglais, Samuel Johnson, «le patriotisme demeure le dernier refuge de la canaille».