Les syndicats à  la dérive

Le syndicalisme marocain n’a développé que peu de compétences
en négociation sectorielle. Il n’a aucune connaissance du tissu économique
et de ses défis. Son comportement dans les instances tripartites telles
que la CNSS est incivique et ne sert que les intérêts privés
d’une oligarchie.

La crise des partis politiques a fait couler plus d’encre que de raison, celle du syndicalisme ne suscite pas pareil engouement. Pourtant, la démocratie et l’économie ont besoin de syndicats forts, modernes, rigoureux. Qualités qu’aucune confédération ne peut légitimement revendiquer aujourd’hui.
L’UMT implose, rattrapée par les compromissions passées, les relations occultes de ses ténors et son incapacité à reconstituer ses bastions. La CDT, saignée à blanc par la scission, n’en finit pas de tanguer. La FDT connaît déjà les luttes d’appareil et ne paraît pas en mesure de structurer un discours «autonome» par rapport à l’USFP. Les syndicats islamistes sont encore sous le choc du 16 Mai.
Sur le terrain, les patrons fustigent l’irresponsabilité des bureaux locaux et mettent souvent en doute la probité de leurs dirigeants. A l’évidence, le syndicalisme marocain ne joue pas son rôle de partenaire social. Le nombre ridiculement bas des conventions collectives, critère international de représentativité, est là pour le prouver.
Ceux qui imputent ce désastre aux luttes de personnes font, à mon humble avis, fausse route. Le drame du syndicalisme marocain est congénital. Le fait syndical chez nous est l’appendice de l’action politique. Dès la création de l’UMT, le mouvement national a imposé son encadrement politique au syndicat. L’assassinat de Brahim Roudani, l’installation de Benseddik au lieu de Tayeb Ben Bouazza ne sont que l’expression d’une mainmise politique aux conséquences extrêmes. L’inexistence d’un syndicalisme indépendant, de classe, a privé le Maroc d’un véritable courant ouvrier et donc d’une gauche réellement issue du mouvement ouvrier. Le nationalisme petit-bourgeois continue, à ce jour, de constituer l’essentiel de la pensée dite de gauche. Même s’il est mâtiné d’un modernisme de façade.
L’action revendicative n’est pas liée aux conditions objectives des travailleurs mais aux impératifs des tactiques politiques. Au fil du temps, les troupes se sont effilochées et les organisations se sont multipliées. Au point que l’OADP défunt avait lancé sa propre filiale syndicale.
L’encadrement syndical est très faible, mais le gouvernement fait semblant d’y croire et cède souvent à la démagogie du dialogue social. L’appréhension de la question sociale au Maroc en est faussée.
Depuis une décennie, les fonctionnaires, enseignants en tête, ont obtenu beaucoup d’améliorations. Etaient-ils vraiment les moins bien lotis ? N’y avait-il, n’y a-t-il pas d’autres couches sociales qui auraient droit à cette manne de manière plus pressante ?
Il y a une seule logique à cela : ce sont les enseignants qui constituent l’essentiel des troupes syndiquées, ils tiennent en otage l’action partisane d’où la fausse impression que la paix sociale passe par eux.
Le syndicalisme marocain est un monstre hybride alliant discours idéologique et revendications illusionnistes. Il n’a développé que peu de compétences en négociation sectorielle. Il n’a aucune connaissance du tissu économique et de ses défis. Ainsi, il est prouvé qu’une partie de la mortalité d’entreprise peut lui être imputée directement. Son comportement dans les instances tripartites telles que la CNSS est incivique et ne sert que les intérêts privés d’une oligarchie.
Les partis pensent que le syndicat-maison est une nécessité. Aujourd’hui, ils ont tous un problème avec les «chefs» de syndicat qui, ouvertement, font du chantage aux directions partisanes. Le mélange des genres est un des éléments des crises partisanes.
Quelle est l’utilité de la FDT pour l’USFP ? Il est permis de douter de la rationalité de l’approche. Parti de gouvernement, l’USFP continue à avoir la même démarche que lors des années 70. Sur ce front, le vrai combat est une bataille pour l’indépendance syndicale et l’unité lors des luttes, celle des organisations étant, pour le moment, un vœu pieux.
Ce combat-là est un préalable pour obtenir un syndicalisme en adéquation avec les objectifs de démocratisation et de développement affichés. L’Etat a un grand rôle à jouer : faire pression dans ce sens en refusant d’offrir une crédibilité immense à des organisations parfois fantôches, souvent squelettiques. De la même manière qu’une loi sur les partis est en chantier, une autre sur les syndicats s’impose.
Le 1er Mai, faites un tour, il y a des défilés composés de mères de famille et de leurs enfants, ce qui n’empêche pas les syndicats en question de signer avec le Premier ministre des accords sociaux. C’est ridicule, mais cela reflète bien nos autres insuffisances