Les stades des dieux

On a vu en juillet dernier, lors des Jeux de Londres, la formidable communion des peuples de la terre au sein d’un événement réglé au cordeau et à  la seconde près par une puissante machine économique dont le coût avoisine les 30 milliards d’euros. Et la crise ? Quelle crise ? Lorsqu’il s’agit de rendre l’humanité heureuse on ne s’attarde pas sur ces calculs mesquins de comptables grincheux.

Après les religions, le sport est l’une des rares pratiques humaines qu’il est difficile ou mal vu d’interroger ou de critiquer. Considéré comme une bénédiction par l’humanité, il est à l’abri de la polémique, protégé de tout débat et paré de toutes les vertus. Pourtant, l’économie du sport et son marché occupent une place stratégique dans le système capitaliste mondial et centrale dans nombre de sociétés de par le monde. De plus, comme d’autres leviers de ce système, il est traversé à la fois par la puissance de l’argent et celle de la politique à l’échelle planétaire. Deux pouvoirs qui ne peuvent pas ne pas poser problème, surtout lorsqu’ils se conjuguent ou se confondent.  

Lorsqu’on a dit cela, on semble évoquer une évidence ou enfoncer une porte ouverte. Pourtant, peu d’ouvrages, de recherches et de débats lui sont consacrés. Sauf parfois lorsque telle institution internationale sportive est secouée par «une affaire» de malversation ou une magouille d’un membre indélicat. On peut alors lire des articles basés sur des supputations et des bribes d’informations «fuitées», notamment à la veille des élections de l’équipe dirigeante de ces entités murées dans le silence et l’opacité. Ce fut de temps à autre le cas de la FIFA ou du Comité international olympique en période électorale ; mais aussi d’autres fédérations internationales en charge de telle ou telle discipline. Mais comme on ne prête qu’aux riches, les deux grandes organisations planétaires sont en quelque sorte les seules «grandes religions» des peuples de la planète qui, relayées par tous les médias du monde, propagent le bonheur sur terre tous les quatre ans et à tour de rôle.

On a vu en juillet dernier, lors des Jeux de Londres, la formidable communion des peuples de la terre au sein  d’un événement réglé au cordeau et à la seconde près par une puissante machine économique dont le coût avoisine les 30 milliards d’euros. Et la crise ? Quelle crise ? Lorsqu’il s’agit de rendre l’humanité heureuse on ne s’attarde pas sur ces calculs mesquins de comptables grincheux. D’ailleurs les politiques, en Occident par exemple, sont les premiers à se précipiter sur place pour saluer les exploits de leurs compatriotes médaillés, juste après un discours vantant les vertus de l’austérité en temps de crise. A la télé, on peut voir les deux séquences dans le même JT du soir. C’est dans ce sens qu’un collectif de jeunes sociologues vient de publier un ouvrage  intitulé   Le Sport contre la société dans une édition portant ce titre joliment bucolique : Le Bord de l’eau.

Pour le football, les paradoxes sont  d’une toute autre nature, même si c’est encore et toujours l’argent qui prime. Tout le monde sait le pouvoir de cette fédération internationale dont l’acronyme, FIFA, est synonyme de grande puissance footballistique mais pas seulement. Cependant, comme tout pouvoir organisé, elle connaît les aléas de la gestion et le dilemme qui fait tanguer les responsables entre le principe de réalité et celui de l’éthique et de l’engagement pour une cause sportive. Le Maroc a eu à en pâtir lors de ses deux tentatives de candidature à l’organisation du premier Mondial en Afrique et dans le monde arabe. On rappelle tristement mais  brièvement l’historique : il avait toutes ses chances face au dossier de l’Afrique du Sud mais c’est ce dernier pays qui obtiendra l’organisation de ce grand événement mondial. Ne cherchez pas les causes, elles sont multiples et de différentes natures. D’accord il y a prescription depuis, et de toute manière peu de gens s’en soucient car l’on ne veut pas insulter l’avenir. Mais en attendant l’avenir, revenons sur un passé récent et à un ancien entretien de l’ex-«numéro deux» de la FIFA, Jérôme Champagne. Ce dernier a été surnommé «président bis» à cause de sa proximité avec l’indéboulonnable Joseph Blatter, alors que ce diplomate de formation était en fait, et ce n’est pas peu, directeur des relations internationales de la FIFA. Après sa démission qui date de 2010 déjà, il va, en effet, accorder un long entretien au journal le Monde en janvier 2012 dans lequel il exhorte la FIFA du XXIe siècle à plus de démocratie et appelle à une meilleure gouvernance du football mondial plus adaptée au monde actuel.

Mais s’il est un constat résumé en une phrase à retenir, c’est bien celui-ci : «Le problème, dans le football comme dans nos sociétés, c’est qu’il n’a pas de cloisonnement assez fort entre l’argent et le politique». Et si cet ancien responsable des relations internationales de la FIFA avoue que la Fédération a aujourd’hui suffisamment d’argent en réserve (1,2 milliard de dollars) et qu’elle investit 150 millions de dollars par an dans les projets de développement du foot dans le monde, il pense que cela n’est pas suffisant par manque de politique volontariste. L’ancien dirigeant de la FIFA devenu après sa démission, et c’est tout à son honneur, conseiller sport de l’Autorité palestinienne, a fait aussi ce simple constat que l’on peut appliquer à bien d’autres secteurs dont celui de la finance : «Le foot a connu une mondialisation peu régulée, où la recherche du profit et du succès sportif à court terme l’emporte de plus en plus».