Les sept commandements

Dans un ouvrage d’une rare et hilarante perspicacité, Comment voyager avec un saumon, l’écrivain et sémioticien italien Umberto Eco fait ce constat : «Dans le monde entier, il existe un moyen infaillible de reconnaître un chauffeur de taxi : c’est quelqu’un qui n’a jamais de monnaie». On pourrait invoquer d’autres moyens tout aussi infaillibles pour identifier cette catégorie professionnelle dont le profil psychologique est quasiment universel. On devrait d’ailleurs citer aussi le cas des plombiers, mais aujourd’hui ce sont les taximen qui nous intéressent car ils viennent de faire l’actualité de la vie urbaine à Casablanca.

En effet, la presse (voir Le Matin du 12 /2/2007) parle d’un cahier de doléances adressé à la wilaya de la ville par différents syndicats. Parmi ces doléances, on relève celle qui concerne le niveau scolaire pour un candidat au permis dit de confiance : neuf années, depuis l’enseignement fondamental. Cela nous fait déjà un bon niveau, auquel il faudrait, précise-t-on, ajouter un stage d’un mois ou deux auprès d’un organisme agréé. Cependant, pour ceux qui exercent déjà le métier et dont le nombre de véhicules en circulation est d’environ huit mille, tout serait à revoir quant à leur comportement.

Pour plus de clarté, un petit «code des taxis» est annoncé et prévoit sept mesures, recommandations et autres conseils qui vont de l’aspect vestimentaire du chauffeur à l’état de son véhicule. Parmi ces recommandations, il en est une destinée aux clients qui ne va pas tomber dans l’oreille d’un sourd, si l’on ose écrire : «Le client n’est pas obligé de supporter les discours du chauffeur ou ses goûts musicaux». De ces sept commandements, c’est celui qui va faire le plus plaisir à de nombreux usagers des taxis partout dans le pays. Ah, les goûts musicaux des taximen ! Entre l’amateur de la bonne chanson campagnarde et celui de ces chansons débraillées qui font chavirer les invités hallucinés des mariages, il n’y a guère de place ni pour le silence ni pour une musique douce. Et puis il y a les fanatiques de l’info à la radio, prétexte à un long soliloque sur l’Irak, la Palestine, le Liban, rarement le Maroc, sauf pour la météo.

La prudence est de mise sauf, parfois, lorsque le sujet glisse vers la moralité de quelques passantes en jeans taille basse, les horaires de la prière qui ne sont pas annoncés par les nouvelles radios et autres griefs à caractère plus ou moins religieux. On rencontre de moins en moins les tenants hirsutes des prêches tonitruants, façon Kichk, que certains chauffeurs mettaient à fond la caisse, notamment lorsqu’ils avaient une femme à bord. Mais l’absence de la barbe n’a pas fait disparaître pour autant le petit discours moralisateur accompagné de quelques soupirs sur fond de psalmodie du Coran enregistrée sur cassette. Rares sont les clients du petit, et néanmoins collectif, taxi qui osent demander au chauffeur de baisser le son. Une ambiance faussement dévote et quasi funèbre règne à bord et accompagne les usagers jusqu’au bout de leur itinéraire comme s’ils se rendaient à un enterrement.

A propos d’itinéraire, un autre commandement parmi les sept va aussi plaire aux usagers : «Le client peut refuser d’autres voyageurs et exiger de suivre l’itinéraire qu’il désire et non celui choisi par le chauffeur». C’est le bon sens même et c’est le cas de le dire. Dans tout pays normal, un taxi offre une prestation individuelle qu’on appelle une course, destinée à mener son usager selon un itinéraire entendu avec le chauffeur. Il n’y a que dans certains pays (en Egypte, notamment, c’est pire encore) où celui qui tient le volant est le maître absolu à bord. C’est ce qui a fait dire à un humoriste que «le chemin le plus court entre deux points, c’est la ligne droite. Mais en ville, le plus long, c’est un taxi».

On passera sur les autres points tels le compteur en marche, la propreté, etc. Mais il est une question qui n’est pas évoquée et que le cahier des doléances doit certainement soulever, sinon il ne s’appellerait plus ainsi : combien tout cela va-t-il coûter à la fois aux propriétaires des taxis et aux usagers ?
On laissera la réponse aux professionnels qui, pour une fois, sont plus taciturnes que dans leurs véhicules, mais dont la majeure partie restent des gens sympas, parfois rigolos et pas plus bavards que les coiffeurs par exemple. Tiens ! Et pourquoi pas un cahier de doléances pour les coiffeurs ?