Les rimailleurs et la Muse qui s’amuse

C’est la légèreté du ton qui devrait prendre le pas sur la propension au tragique qui ensevelit nombre de textes poétiques marocains.
Il a été décrété un jour que les poètes ne rigolent pas alors
qu’en remontant l’histoire prestigieuse de la poésie arabo-islamique
et au-delà jusqu’avant l’avènement de l’islam, on peut rencontrer
une myriade de poètes qui se marrent comme des bossus tout
en bossant sur leurs rimes et poèmes comme des fous.

Le titre récent d’un livre consacré à Van Gogh, De la couleur avant toute chose, nous renvoie à ce mot d’ordre poétique de Paul Verlaine : «De la musique avant toute chose / Et pour cela préfère l’impair». On sait que les grands et véritables poètes ne font pas de distinction entre les sons et les mots ; et depuis les Correspondances de Baudelaire on sait aussi que «les parfums, les couleurs et les sons se répondent». Mais la couleur des poètes est un mystère qu’ils entretiennent mais partagent avec les peintres dans une complicité des tons et une technicité des sons. Seul le noir et le silence mettent en accord tout ce beau monde. Le grand peintre anglais Francis Bacon disait à propos de cet accord : «Toutes les couleurs s’accordent dans l’obscurité».
Mais revenons à Verlaine et son mot d’ordre tiré d’une célèbre profession de foi poétique intitulée: Art poétique Dans ce long poème sous forme de manifeste, Verlaine règle ses comptes avec ses pairs qui ont pour nom Hugo ou Gautier ainsi qu’avec des auteurs romantiques et autres ciseleurs de vers. On connaît le fameux vers, «Ô qui dira les tons de la rime !», auquel Valéry rétorquera avec humour : «Qui dira les torts de la rime !» Lorsque les poètes s’amusent, la Muse peut aller se rhabiller et c’est peut-être cela qui fait défaut à nos poètes qui sont légion en ces temps de sinistrose.
Ils sont légion parce qu’on en a fabriqué par douzaines à coup de promotion médiatique, de copinage et d’adoubement partisan dans la presse d’obédience et les organismes ou associations culturels qui prêtent allégeance. Poètes sans rime parce qu’autoproclamés modernes ou rimailleurs sans prime parce que sans talent, la plupart juxtaposent des mots arrachés à une Muse qui ne s’amuse même pas. Alors que nous reste-t-il pour réchauffer et entretenir notre mémoire poétique sinon quelques voix rares mais précieuses ?
«Prend l’éloquence et tords-lui le cou !», écrit Verlaine avant de s’attaquer à la rime molle des anciens dans un respect total de ses propres rimes mais avec une désinvolture rafraîchissante. C’est justement cette légèreté du ton qui devrait prendre le pas sur la propension au tragique qui ensevelit nombre de textes poétiques marocains. Il a été décrété un jour que les poètes ne rigolent pas alors qu’en remontant l’histoire prestigieuse de la poésie arabo-islamique et au-delà jusqu’avant l’avènement de l’islam, on peut rencontrer une myriade de poètes qui se marrent comme des bossus tout en bossant sur leurs rimes et poèmes comme des fous. De Achanfara à Al Moutanabbi et de ce dernier à Nizar Qabbani et même Darwich, on peut relever de l’humour, de l’esprit et une certaine légèreté dans des textes d’une grande teneur poétique.
Restons chez Verlaine puisqu’on s’y sent bien et prenons les derniers vers de son Art poétique dans lequel il invite les poètes à cette escapade : «Que ton vers soit la bonne aventure/Eparse au vent crispé du matin/ Qui va fleurant la menthe et le thym/ Et tout le reste est littérature». Ce dernier vers est devenu un lieu commun dans les conversations, dans les salons où l’on cause, et parfois même une sorte d’adage brandi par quelques ignares arrogants pour conclure et signifier que la littérature, ça compte pour du beurre. Il vous est certainement déjà arrivé d’entendre cette phrase surgie comme une sentence de la bouche en cul de poule d’une personne sûre d’elle et pleine de suffisance. «Personnellement, je pense et je suis certain que bla bla bla bla… et que tout le reste, c’est de la littérature». Pauvre Verlaine qui, sans le vouloir, a donné un peu de son «art poétique» à des gens qui prennent le dernier vers d’un poème sans savoir si c’est du lard (de l’art ?) ou du cochon. Il restera pour nous consoler certains poètes de chez nous.
Mais, avant de conclure, pensons à tous ceux qui écrivent avant de lire et ceux qui lisent sans jamais rien écrire. Alors, à tous ceux-là, et à bien d’autres, ce petit conseil de Debord : «Pour savoir écrire, il faut avoir lu, et pour savoir lire, il faut savoir vivre».