Les rêveries océaniques d’un pêcheur solitaire

c’est un pêcheur sans autre ambition que celle de faire le vide dans sa tête. sa canne est un prétexte. sa présence quasi quotidienne face à  la mer est une réponse à  un appel inconnu. la tête est pleine de rêves, hélas, mais il a lu peu de livres.

Il aime la mer mais à partir de la plage ; ou alors lorsqu’il est assis sur un rocher, seul, pour la regarder déverser les vagues de son vague à l’âme et de son exubérance sur un rivage déchiqueté. Regarder les vagues rouler sans cesse avant de venir s’écraser à ses pieds pour ne laisser qu’écume et doux clapotis. Tel est son plaisir. Plaisir simple dans un monde trop compliqué pour lui. C’est un pêcheur sans autre ambition que celle de faire le vide dans sa tête. Sa canne est un prétexte. Sa présence quasi quotidienne face à la mer est une réponse à un appel inconnu. Pourtant, jamais il n’a lu le célèbre poème de Baudelaire qui semble avoir été écrit pour lui : «Homme libre, toujours tu chériras la mer!/La mer est ton miroir ; tu contemples ton âme/ Dans le déroulement infini de sa lame, /Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer». Non, il n’a pas poussé très loin ses études au point d’avoir accès à cette culture dans laquelle l’homme qui en est doté puise parfois la réponse à certaines questions. La tête est pleine de rêves, hélas, mais il a lu peu de livres. De poètes il ne connaît que ceux dont ses maîtres à l’école faisaient réciter les textes à des élèves distraits ou endormis dans une langue étrange et étrangère. Il lui en reste quelques bribes, de vagues réminiscences qui ne lui sont aujourd’hui d’aucune utilité. 

Homme libre il l’est. Il a traversé la vie sans se retourner sur un passé décomposé et sans non plus se projeter dans un futur proche. Pourtant, il a entretenu des rêves plein la tête. Mais sans les inscrire ni dans l’avenir lointain, ni dans le présent pressant. Il rêve, c’est tout. Et tous les matins qui réveillent en lui la face cachée du bonheur sont autant de moments de joie. Il les guette. Il prend alors sa canne à pêche et s’en va voir la mer comme on va voir une amie fidèle, toujours la même et sans cesse différente. Parfois, lorsqu’il croise un de ceux qui ont fait de la pêche un hobby, lestés de tout l’attirail du parfait chercheur de poissons, il baisse la tête et passe son chemin. Alors il s’éloigne, s’aventurant dangereusement sur les rochers à la recherche d’un abri entre deux blocs de pierre. Il a toujours détesté qu’on le prenne pour ce qu’il n’est pas : un pêcheur à la ligne motivé par la capture d’un poisson. Il en a du reste rarement attrapé. Un jour peu avant le coucher du soleil, alors que plongé dans ses rêveries et le regard perdu dans l’horizon, il fut réveillé par un mouvement brusque de la canne. Contrarié et presque déçu, il ramena après un long effort un gros poisson argenté et frétillant dont il ne sut quoi faire. Il décrocha l’hameçon de la gueule du poisson et le rendit à l’océan. 

Dans le quartier humide qui tourne le dos à l’océan où il habite, on ne sait rien ou très peu sur lui. Certains avancent un lourd passé de militant des années 60, disparu et réapparu sans crier gare. D’autres lui prêtent des antécédents plus sulfureux encore qui expliqueraient son air mystérieux ; les membres de sa famille l’auraient abandonné pendant sa disparition dans les deux cas de figure pour expliquer la vie solitaire et mutique qu’il mène. Mais lassés de chercher, ils finissent par l’oublier et lui, de son côté, ne faisait rien pour les encourager à fouiner davantage dans son passé. 

Combien on aurait aimé qu’un matin, avant d’aller voir si l’océan auquel son quartier tourne le son est toujours là, qu’il réunît voisin et voisines près de la petite mosquée qu’il n’a jamais fréquentée pour leur crier: «Je m’appelle tel, fils de tel et je reviens de loin, de très loin, d’un endroit que vous ne pourriez jamais imaginer, vous qui tournez le dos à la mer. Vous n’êtes que des spermatozoïdes verbeux qui nagent dans les miasmes de la vacuité pour tenter de s’agripper à une corde imaginaire hissée vers un ciel sans réponse !…». Mais en quoi cela lui sera-t-il utile. Peut-être est-il dans le vrai en optant pour le silence, lequel est à ses yeux plus important que ce qu’il pourrait dire. Comme le philosophe, il pense que «tout ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire».   

Cet homme sans nom et sans passé a vécu à la marge d’une époque tumultueuse de notre temps marocain. Le peu de choses que l’on sait à peu près de sa vie est rapporté par un voisin qui lui-même le tient d’un autre voisin. Sa biographie tiendrait donc d’un petit bavardage, un potin de voisinage que nul autre témoignage sérieux ne viendra confirmer ou infirmer. Les gens de peu, eux non plus, n’ont pas d’histoire. Mais eux n’ont personne pour le dire ou même pour leur en fabriquer.