Les rêveries d’un navetteur solidaire

le vague à  l’à¢me est le mal du voyage de certains usagers du train. ceux qui ne lisent pas, ne parlent pas au téléphone et encore moins au voisin. ceux-là  sont les plus mélancoliques, enfermés dans le silence du voyageur solitaire, la gamberge tourmentée et secouée par le cahot du train, le bruit des vitres, la tristesse du ciel gris, la pluie qui dessine des ruisseaux d’eau sur les vitres

Lorsqu’on aspire à une lucidité sereine, il faudrait entretenir constamment en soi connaissance et espérance. C’est entre les deux que s’installe le doute attisé par ce que l’on a su et que l’on sait du monde. L’espérance, elle, est ouverte sur tous les matins radieux du monde : c’est un songe insensé qui mène sur les chemins de l’exil dans l’éternité. Un filet de lumière traverse l’opacité du doute. Chacun bricole son bonheur comme il peut et avec ce qu’il a sous la main ou sous le crâne.
La statue du «Penseur» de Rodin, menton dans la main et coude sur le genou, ne représente pas toujours l’homme qui pense. C’est une posture du pensif devenu un poncif de l’art. C’est ainsi en tout cas que l’image  m’a parue – détournée par je ne sais quelle publicité publiée dans un magazine -, accolée à trois mots magiques: lucidité, sérénité, espérance. D’où cette gamberge, plutôt déplacée dans ce train navette,  par une fraîche, humide et maussade matinée du mois de janvier, quelque part entre Skhirat et Bouznika. En retrouvant cette note rédigée à la hâte et difficilement déchiffrable, comme c’est souvent le cas dans un train qui gronde, je me suis demandé si ce moyen de locomotion est l’endroit idéale pour se laisser aller à ce type de réflexions. Dehors, des maisons en briques rouges inachevées  plantées dans la boue se reflètent dans  des mares d’eau de pluie. Quelques moutons paissent dans un champ trempé. Une petite gare aux quais vides et cabossés. Un décor de film à petit budget défile sur l’écran d’une vitre embuée. A chaque passage d’un autre train, en sens inverse, le hublot supérieur de la vitre s’entrouvre pour laisser passer un vacarme infernal et un froid de canard. «Le temps nous est train ; le temps nous est gare ; le temps nous étreint ; le temps nous égare», écrivait Prévert que l’on ne se lasse pas de citer et à chaque fois que l’on emprunte ce chemin de fer. Les poètes ont toujours raison et au train où vont les choses de par le monde, ils n’ont pas fini de donner tort au réel.
Seul, on prend rarement le train par hasard ou pour le plaisir. Toujours par nécessité. Il n’est que de voir la tête ou d’écouter les propos de l’usager lambda. Avec le portable, rien ne vous échappe sur la fonction, les tracas, les bobos, les heurs et  malheurs de votre voisin immédiat, voire de celui du fond du wagon. Mais cela vous a été déjà narré par le détail dans cette même chronique, même si chaque jour le train apporte sont lot de choses vues et entendues. Toujours les mêmes et sans cesse renouvelées.
Le vague à l’âme est le mal du voyage de certains usagers du train. Ceux qui ne lisent pas,  ne parlent pas au téléphone et encore moins au voisin. Ceux-là sont les plus mélancoliques, enfermés dans le silence du voyageur solitaire, la gamberge tourmentée et secouée par le cahot du train, le bruit des vitres, la tristesse du ciel gris, la pluie qui dessine des ruisseaux d’eau sur les vitres. Peut-être n’ont-ils pour unique bagage que ce trop plein de souvenirs qu’ils portent à fleur de regard. Ce regard hagard qui traverse  la vitre embuée emporte l’esprit hors du corps, loin du train, dans une sorte de métempsycose soudainement rompue par la voix autoritaire du contrôleur. Cette attitude n’est pas plus mal que celle de se lancer dans une méditation ontologique à partir d’une publicité sur le penseur de Rodin et à propos  de trois mots : lucidité, connaissance et espérance. Maintenant, il y a aussi d’autres ferrailleurs de mots qui hantent le train et se prennent la tête dans toutes les acceptions de l’expression. Les cruciverbistes bilingues acharnés, car il y en a qui ne voyagent jamais sans «la grille» en français (disons en graphie francophone) et la «chabaka» en arabe dans le texte. La plupart de ces redoutables traqueurs du sens des mots et de leurs synonymes – dont je connais un échantillon assez représentatif – sont pour moi un sujet d’étonnement. Comment peuvent-ils  faire commerce de mots, voire, pour certains, en faire une passion,  alors qu’on ne les voit jamais lire de livres, ni de revues ? Ce n’est pas là le seul ni le moindre paradoxe de ce train du temps qui passe.
Le temps passe, le train dépasse une enfilade de palmiers rabougris et les mots trépassent puis reprennent vie. Juste le temps de finir cette chronique du rail et la duraille réflexion sur trois mots dont «lucidité». Mot solaire aux consonances acidulées dont René Char disait justement : «La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil»