Les ressorts du modèle turc

L’AKP est l’expression visible de la réunion des principales tarikats de Turquie. Très habilement, les néo-islamistes ont compris que l’adéquation entre islam et démocratie prenait en défaut l’ensemble de l’édifice républicain. Au dogmatisme idéologique de l’Etat kémaliste, ils opposent la liberté de conscience. Hostiles à  l’étatisme, ils militent pour l’économie de marché.

En ces temps où le PJD s’apprête à gouverner le Maroc, beaucoup de regards se tournent vers la Turquie. Ils voient dans la trajectoire politique de ce pays une référence, peut-être même un modèle pour une transition marocaine vers la démocratie. En effet, les leaders turcs montrent que l’islam sait faire son miel de la démocratie, la respecter, qu’il est possible de conjuguer la foi musulmane, et au delà de l’économie de marché, le respect des valeurs universelles – le droit, la raison. C’est bien une réponse puissante aux préjugés relatifs à l’incapacité de l’islam de gouverner dans la modernité que nous délivre la Turquie. Mais, peut-on vraiment parler d’un modèle transférable tant la trajectoire historique, le positionnement géographique, le cadre institutionnel et le profil des acteurs politiques, le potentiel des ressources sont dissemblables ?

L’Islam turc s’est construit sur l’acquis du kémalisme dont les principales étapes sont connues : abolition du sultanat et du califat ; dissolution des confréries et ordres religieux ; inscription de la laïcité dans la Constitution ; généralisation de l’enseignement primaire mixte ; adoption des codes civil, pénal, commercial inspirés des codes européens ; accession des femmes à la citoyenneté. Mais cette modernisation élitiste de l’Etat et de la société imposée par le haut n’a sans doute pas transformé la société turque autant que les élites kémalistes le croyaient. Dès la démocratisation de l’après-guerre, la «laïcité» kémaliste a été remise en cause. Moins sur les principes généraux que dans les pratiques sociales : retour à la langue arabe dans les actes religieux ; assouplissement des normes vestimentaires ; réapparition des confréries dans l’espace public, etc.

En fait, la laïcité turque n’a jamais visé à séparer l’Etat et la religion, mais plutôt à établir un contrôle de l’Etat sur un islam sunnite. Un islam qui appartient, dans sa majorité, à l’école juridique modérée du hanafisme. Un islam en fait mal connu dans sa diversité et son syncrétisme, intégrant des composantes chamaniques asiatiques et des références chrétiennes anatoliennes. Les institutions turques sont aussi très spécifiques. Démocratie certes, mais démocratie autoritaire, où «l’Etat profond», c’est-à-dire l’armée et la haute administration, indique le cap à ne pas quitter, surveille les gouvernements élus. Bien sûr, l’armée s’est retirée du jeu politique mais son poids est inscrit dans les institutions et dans les esprits. En réalité, l’itinéraire de la Turquie est plus un affrontement entre nouvelles et anciennes élites, qu’une opposition entre laïques et islamistes. Avec l’arrivée de l’AKP (Adalet ve Kalk¦nma Partisi) à la direction du pays, c’est toute une frange de la population tenue longtemps en marge du cœur de l’Etat qui a pris sa revanche. Poussée par la montée d’un mouvement islamiste disposant de ses intellectuels, de ses réseaux internationaux, de son patronat et surtout d’un corpus idéologique répondant aux défis de la mondialisation, d’un appui des confréries religieuses qui irriguent la société en profondeur. L’AKP est l’expression visible de la réunion des principales tarikats de Turquie. Très habilement, les néo-islamistes ont compris que l’adéquation entre islam et démocratie prenait en défaut l’ensemble de l’édifice républicain. Au dogmatisme idéologique de l’Etat kémaliste, ils opposent la liberté de conscience. Hostiles à l’étatisme, ils militent pour l’économie de marché. Très tôt, ils ont compris qu’il était impossible d’ignorer les effets de la mondialisation libérale. Bien au contraire, celle-ci couplée au processus d’adhésion à l’Union européenne devient une arme redoutable contre le vieil Etat kémaliste. Libéralisme économique, politique et religieux se soutiennent mutuellement.  Une fois au pouvoir, divers leviers sont actionnés pour consolider les assises et se maintenir au pouvoir. Tout d’abord la performance économique. La Turquie atteint une moyenne de 7,5% de croissance annuelle ; l’inflation est terrassée, les investissements étrangers ont été multipliés par quinze en cinq ans. Ensuite l’encadrement social : le tout-libéral de la politique économique de l’AKP a été compensé par le développement des réseaux caritatifs efficaces à destination des plus démunis. Outre les confréries religieuses, l’AKP utilise l’étroit maillage des municipalités pour fournir gratuitement aliments de base, charbon ou soins de santé. Puis, disposant de la quasi-totalité des commandes institutionnelles après la réforme du Conseil national de sécurité qui a privé l’armée de son pouvoir d’intervention, l’AKP entame aussitôt une refonte globale de l’appareil d’Etat, en particulier dans l’éducation, vecteur essentiel du renouveau de l’islam et de la captation des jeunes esprits.

Enfin, encouragée par les Etats-Unis, cette transformation permet à la Turquie de conquérir une place géopolitique fondamentale : l’espace turcophone lui offre une profondeur stratégique et le contrôle des nœuds énergétiques gaziers et pétroliers de la dorsale eurasiatique, des Balkans, en fait une plateforme d’influence pour l’Asie jusqu’à la Chine.