Les réseaux, cette arme redoutable

Les Tangérois auront eu gain de cause. Même si leurs problèmes avec Amendis ne sont pas tous, ou complètement, solutionnés, ils auront été entendus. En plus haut lieu.

Dimanche dernier, sur instructions royales, le chef du gouvernement a relié dare-dare la ville du détroit pour s’y réunir avec les élus et les parlementaires, avec un objectif clair : désamorcer au plus vite une crise qui menace de déborder et de faire tache d’huile. A l’issue de la rencontre, un ensemble de mesures importantes, à effet immédiat, était annoncé.

Engendrée par le coût des factures de juillet et d’août 2015, cette crise des Tangérois avec Amendis, l’opérateur privé chargé depuis 2002 de la gestion déléguée de l’eau et de l’électricité, a désarçonné les pouvoirs publics. Par l’ampleur des protestations certes mais aussi par la manière dont la population a réussi à s’organiser pour se faire entendre, délaissant les canaux traditionnels d’intermédiation pour se prendre en charge par elle-même. En effet, derrière cette grogne populaire qui s’est élevée pendant plusieurs semaines, aucune structure partisane ou associative qui ait pignon sur rue. Un ras-le-bol, une colère qui sont allés grandissants et qui, grâce aux réseaux sociaux, ont su se canaliser à travers des mots d’ordre. Il va de soi que, pour les lancer et les relayer, un collectif de personnes a dû se mettre en place mais, et c’est là le point important, c’est la situation qui crée le noyau organisationnel et non l’inverse. Dans les nombreux articles de presse publiés sur le sujet, il n’est d’ailleurs question que des «habitants» ou de «la population tangéroise», jamais d’un quelconque groupe qui les représenterait et parlerait en leur nom. Pourtant, depuis ce 17 octobre, date à laquelle cette expression citoyenne a occupé l’espace, les manifestations se sont succédé sous une diversité de formes – sit-in, veillée aux bougies, plongée consécutive dans le noir de plusieurs quartiers de la ville –, portées par une stratégie d’action qui se construit au fur et à mesure qu’elle se déploie, au fur et à mesure que la mobilisation gagne en force et en intensité. Le 31 octobre, ils étaient encore plus nombreux que le 17 et le 24, plusieurs milliers de Tangérois encore à réclamer le départ d’Amendis malgré la série de mesures annoncées la veille par le maire de Tanger qui a reconnu des erreurs sur la facturation. Les décisions prises à l’issue de la rencontre présidée par le chef du gouvernement seront-elles suffisamment convaincantes pour mettre un terme à cette «révolte des bougies», ainsi poétiquement nommée par la presse? Quoi qu’il en soit, cette  mobilisation citoyenne devrait faire date. Elle devrait surtout faire comprendre à ceux qui n’ont toujours pas l’intelligence de se défaire de leur canevas ancien de pensée que l’irruption des réseaux sociaux change totalement la donne en ce qu’elle confère un pouvoir nouveau à la société face à ceux qui la dirigent.

Les différents mouvements baptisés printemps arabes en ont livré un premier exemple probant. Même si les structures partisanes traditionnelles avaient réussi, au final, à récupérer la mise, ce sont les jeunes, par le biais d’internet qui, au départ, portèrent les mouvements de contestation. Les réseaux, en permettant aux individus de s’exprimer librement et de relayer leurs mots d’ordre quand ils décident d’occuper l’espace public, constituent un outil redoutable de mobilisation. L’autre manifestation qui, en parallèle à celle de Tanger, a marqué l’actualité de ces dernières semaines, celle des futurs médecins remontés contre le projet de service sanitaire obligatoire, a surpris également par sa force, une force qui a contraint le département de tutelle à reculer. Là aussi, le Net a dû jouer un rôle conséquent dans la réussite de cette mobilisation.

Les partis traditionnels sont en perte de vitesse mais l’erreur à ne pas faire serait de penser que, parce qu’ils ne les rejoignent plus, les jeunes se désintéressent de la politique. Ils en font, mais à leur manière, en y accédant par des voies autres, des leaders émergeant à la faveur de crises sociales ou de problématiques corporatives. C’est ce que l’on vient de voir avec Amendis et la grève des médecins. Tout, ou presque, aujourd’hui, atterrit sur la place publique. Les projets mal ficelés comme les abus en tout genre.