Les quatre péchés de Ben Ali

Les événements survenus en Tunisie ont surtout démystifié le réformisme économique tunisien. un réformisme affranchi des règles de «bon gouvernement», plus enclin à  user de l’autoritarisme que du respect des libertés et de l’autonomie de décision des acteurs. Ils ont aussi mis a nu l’indulgence des partenaires internationaux, leur double discours, leur là¢chage face à  la pression de la rue.

L’éruption de fièvre dans une Tunisie réputée très policée, sinon docile, l’éjection brutale du régime Ben Ali soulèvent bien de questions. Dans l’entrelacement des causes de ce séisme politique, c’est le mode de gestion économique d’un régime autoritaire, bien plus que la répression, qui éclaire le mieux le maintien dans la durée et la chute inattendue d’un système, toléré par ses partenaires et porté -jusqu’à une certaine limite- par l’obéissance volontaire qu’il produit. Une leçon de choses que bien des pays en développement gagneront à méditer.

De prime abord, les événements de Tunisie démontrent que la performance économique n’est pas nécessairement une garantie de stabilité sociale. Le modèle économique de la  «success story» maghrébine a été sérieusement écorné. Sous la pression du social, il se révèle être un modèle plombé par une dépendance excessive vis-à-vis d’un seul marché, une spécialisation dans des secteurs (comme la confection et le tourisme) utilisateurs d’une main-d’œuvre peu qualifiée. Un modèle qui fournit peu de possibilités d’emplois pour les nouveaux arrivants hautement qualifiés sur le marché du travail. Un modèle où l’économie et  la demande sociale sont financées par un endettement largement entretenu des entreprises et des ménages via le crédit et les créances douteuses. Manifestement, le discours politique tunisien a exagéré les déclarations triomphales sur les progrès économiques et sociaux du pays. Aujourd’hui, de nombreux observateurs mettent en cause ces statistiques trompeuses qui maquillent une réalité plus désastreuse, celle du marché du travail, de la classe moyenne et des performances  économiques. 

Secundo, le cas tunisien révèle au grand jour les effets destructeurs des relations sulfureuses entre les affaires et la politique. Une famille du chef de l’Etat qui franchit allègrement la ligne rouge séparant la vie privée des affaires publiques, à mille lieues de penser qu’elle puisse être inquiétée, assurée qu’elle ne peut jamais se faire interpeller par une justice parfois bizarrement indulgente ou aveugle. Une protection présidentielle qui entretient les «errements» d’une «camarilla» gloutonne. Un clan qui s’apparente à une mafia, usant de l’intimidation et du chantage pour faire main basse sur les richesses du pays. Une illégalité de comportement, un manque d’éthique. Au cœur de ce «cancer de la cupidité», il y a plus que des indélicatesses ou des scandales d’enrichissement arbitraire. Il y a une atteinte à la transparence de l’environnement des affaires, une insécurisation des investisseurs -en particulier les locaux- en l’absence des règles de droit et de la perte de confiance en la justice.

Tertio, la Tunisie c’est aussi l’échec d’une disciplinarisation des organisations économiques professionnelles, sournoisement invitées à s’intégrer dans une stratégie d’intérêt mutuel, des réseaux d’intérêts convergents ou des modes d’accommodation négociés. Le secteur privé finit par comprendre que dans ce semblant de jeu, il faut savoir apprécier la marge des choix qui s’offrent à lui et les conséquences qui en découlent. Selon le contexte et les besoins, l’instrument financier ou fiscal est utilisé pour faire chanter ou fragiliser les entrepreneurs, notamment les plus récalcitrants d’entre eux. Que ce soit par le paternalisme ou l’intériorisation de la contrainte, tout est fait pour contrôler, apprivoiser le milieu des affaires. Ce système finit par créer des maux dans l’économie (clientélisme, corruption), un certain désordre dans la société.

Quarto, la Tunisie c’est aussi la faillite de l’omnipotence du Parti-Etat. A son accession au pouvoir, Ben Ali s’est engagé à consolider l’Etat de droit à travers la modernisation des institutions politiques. Feu de paille. En une trajectoire de près d’un quart de siècle de règne, Ben Ali est parvenu à asseoir l’institution présidentielle dans une position dominante, imposant ses choix dans le gouvernement des hommes et des choses, exerçant son contrôle sur la production et la gestion des règles du jeu politique. Le Parti-Etat devient le lieu de tissage des interdépendances mutuelles entre les acteurs de l’économie, de la justice, en passant par les organisations sociales et la police.

L’intime proximité du Parti et de l’Administration permet au pouvoir politique d’utiliser les multiples mécanismes des finances, de la politique sociale, des privatisations pour créer, in fine, une servitude volontaire, rendant la sollicitation de l’Etat obligatoire, pour toute ambition d’ascension sociale, de richesse et de sécurité et afin d’éviter le risque de la mise à l’écart fatale. Le Parti et la police deviennent des courroies de la chaîne du pouvoir, donnent cette impression de se relayer pour réguler  un système fait d’avantages et de facilités pour ceux qui adhèrent et d’avertissements, de prévention et de sanctions sévères pour ceux qui osent critiquer. En dressant des obstacles face aux organisations de contre-pouvoir, ce système assoie son hégémonie en empêchant une mobilisation de la société par le bas. La pratique du «containment» des libertés individuelles et publiques empêche les structures sociales de se défendre par rapport au contrôle de l’Etat. 

In fine, les événements de Tunisie ont fait voler en éclats la production et l’entretien d’une fiction autour de l’ordre politique et économique tunisien : la stabilité, la protection sociale, la réussite économique, etc. Ils ont aussi démoli la fiction du pacte social qui lierait l’Etat tunisien et sa société, par une sorte d’échange entre bien-être économique et social et contrôle politique. Ils ont surtout démystifié le réformisme économique tunisien, un réformisme affranchi des règles de «bon gouvernement», plus enclin à user de l’autoritarisme que du respect des libertés et de l’autonomie de décision des acteurs. Ils ont enfin mis à nu l’indulgence des partenaires internationaux, leur double discours, leur lâchage face à la pression de la rue. Puisse la transition tunisienne nous servir un modèle plus attractif où se conjuguent la règle de droit et la dignité du citoyen.