Les printemps du monde

L’instinct qui jeta Ibn Batouta ou Christophe Colomb à la conquête des mers ou envoya Armstrong marcher sur la lune est celui
grâce auquel l’humanité prend la mesure de l’infinie richesse de sa planète et des siennes propres.

L’air s’est empreint de douceur. Partout, la même émotion étreint devant le renouveau de la nature. Et l’on s’émerveille devant ce cycle de la vie qui, à chaque fois, meurt et renaît avec la même pétulance. L’on pense alors au processus qui les a fait advenir. A ce vent qui dut se lever pour porter le pollen jusque sur la cime haute des arbres afin que fécondation il y ait.
Pour qu’il y ait renaissance, il faut ce souffle qui ramène la graine qui ensemence. Pour que le cycle reparte, il faut cette contribution extérieure. L’observation de la nature offre un miroir réfléchissant. Elle donne à repenser certaines évidences que l’on tend à oublier. Ainsi donc de cette société d’humains dans laquelle nous évoluons. N’a-t-elle pas, comme la terre, les arbres ou les fleurs, un besoin vital de ces graines extérieures sans lesquelles, très vite, elle devient proie à la stérilité ?
La question de l’émigration hante le Nord et alimente ses débats avec le Sud. Du côté des plus pauvres, le regard se porte vers les rivages nantis alors que, là où la fortune a souri, on cauchemarde à l’idée de ces «hordes» que l’on imagine contenues aux frontières. Avec la Turquie qui se presse à ses portes, le fantasme prend corps dans la vieille Europe. On tremble, qui du pain qui va être enlevé de la bouche, qui de l’identité menacée. Pourtant, il n’y a là rien de nouveau sous le soleil. De tous temps, les hommes s’en sont allés à la recherche d’espaces nouveaux. Parmi les causes qui les y poussent, le facteur économique. Mais il ne saurait faire oublier qu’il en est d’autres, tout aussi puissantes. Ainsi celle qui jeta Ibn Batouta ou Christophe Colomb à la conquête des mers ou envoya Armstrong marcher sur la lune. Cet instinct-là est celui grâce auquel l’humanité prend la mesure des infinies richesses de sa planète ainsi que des siennes propres.
Partir, découvrir ce qui se passe au-delà de l’horizon connu, l’homme a toujours éprouvé ce désir même si le besoin d’enracinement y fait écran. Des âmes de pigeons voyageurs, on en croise à toutes les époques. Rétives à l’enfermement dans un groupe, une communauté ou un pays, elles font ces hommes dont on dit qu’ils sont citoyens du monde. Ou, pour reprendre la lumineuse expression du philosophe Georges Steiner, des invités du monde. Où qu’ils aillent, ils sont, en tant qu’habitants de la planète, chez eux. Mais ce sentiment d’appartenance est dénué de possessivité car il s’accompagne de la conscience que la plus grande richesse est dans ce qui se partage.
Hier l’immensité de l’univers fascinait. Aujourd’hui, c’est sa petitesse qui effraie. Il suffit de tendre la main vers le bouton de la télévision pour qu’aussitôt le monde s’invite dans votre salon. Cet alliage du proche et du lointain constitue sans doute l’un des grands bouleversements de notre temps. Un bouleversement dont nous avons du mal à prendre la mesure. Comment continuer à réfléchir sur un registre identitaire et national clos quand ce qui vous façonne relève d’infinitudes plurielles ?
Trois millions de Marocains sur trente vivent aujourd’hui hors du Maroc, soit un sur dix. Quant à ceux qui rêvent d’aller gonfler les rangs de cette diaspora, ne nous amusons pas, par souci de notre bon moral, à en imaginer le nombre. Ceci étant, au pays des Helvètes où pourtant la besace ne sonne pas creux, ils sont un million sur six à résider à l’étranger. Les Libanais pour leur part sont aussi nombreux à l’extérieur de leur pays qu’à l’intérieur de ses frontières. Et l’on pourrait ainsi multiplier les exemples. Pour dire quoi ? Tout simplement que ces graines portées par le vent hors de leur terreau d’origine sont, à terme, une chance pour la terre qu’elles vont ensemencer. Et non une menace. Le bon sens populaire le reconnaît à sa manière. Lors d’une émission de divertissement sur les cent plus grands Français de tous les temps, savez-vous qui le public français a placé en 21e position, non loin de Jeanne d’Arc ? Zinedine Zidane ! 2M a quant à elle fait un tabac cette année avec son émission consacrée aux jeunes talents. Parmi les plus remarqués, des jeunes «beurs».
Des graines pour venir féconder nos esprits, n’en déplaise à ceux qui tremblent pour notre identité, nous en avons un crucial besoin. A défaut, de printemps, nous continuerons à ne connaître que celui des autres. A travers le petit écran .