Les piroulis de mon enfance

Notre société est passée maîtresse dans l’art de cultiver
les paradoxes. Les extrêmes cohabitent dans des mouchoirs
de poche, l’archaïsme et la modernité, la précarité et
la richesse… Qu’il s’agisse de revenu ou de mode de vie,
les différences de niveaux ont toujours existé sauf que,
jamais sans doute pour ce qui nous concerne,
ils n’ont été aussi importants.

Une fois n’est pas coutume, cette chronique démarre sur un souvenir d’enfance. Il était une fois une petite fille dans les années 60. Cette petite fille avait un ange gardien du nom de Ba Brahim, que Dieu ait son âme. Chaque jour, Ba Brahim venait attendre sa protégée à la sortie de l’école pour la ramener en bicyclette à la maison. Et chaque jour, Ba Brahim devait faire face à la même supplique : «Afak, Ba Brahim, achète moi des pépites, âfak Ba Brahim, un pirouli s’il te plaît». Ah les piroulis, ils auront été les madeleines de Proust de toute une génération ! Postés devant la porte de l’école, les marchands de piroulis et autres friandises attendaient également la fin de la classe. Posé sur le sol, leurs paniers en rafia débordaient de tentations sucrées. Dès que la sirène libératrice retentissait, les bambins fusaient vers eux tel un essaim d’abeilles vers un pot de miel. Tirant les parents par la manche, ils grappillaient les quelques centimes qui leur ouvraient l’accès au panier. Des décennies plus tard, Ba Brahim dans son grand âge aimait à rappeler à la petite fille, qui ne l’était plus depuis belle lurette, ce temps joyeux où elle lui soutirait quotidiennement deux ou trois rials.
Ce souvenir a refait surface à la vue d’un attroupement d’enfants autour d’un marchand de bonbons devant l’entrée d’une école. L’image ressemblait à s’y méprendre à celle conservée dans un pan de la mémoire. Le panier en rafia n’avait  pas pris une ride, le marchand arborait une autre dégaine mais sa posture était celle, à l’identique, des années 60. Pourtant, près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis celles-ci. Le Maroc vit une autre ère, une ère au cours de laquelle, à l’image du monde entier, il a connu des changements radicaux. Casablanca la blanche s’est métamorphosée. Elle a cessé d’être coquette et provinciale pour devenir une mégapole débridée où plusieurs millions d’habitants s’agitent dans tous les sens. L’avancée technologique est telle que l’humanité est estimée avoir davantage progressé au cours des cinquante dernières années que durant  toute son histoire passée. L’homme a marché sur la lune, le ciel et l’espace se font plus embouteillés que la terre et, au rythme où vont les mariages sur le net, les négafates ne vont pas tarder à aller officier à leur tour sur la toile. Or, voilà que, dans le même temps, nos enfants continuent à croiser sur leur chemin des figures similaires à celles de notre enfance. Cet exemple, et l’on pourrait en citer de nombreux autres, montre combien, en parallèle aux changements intervenus, il est des situations qui n’ont pas bougé d’un iota. Notre société est passée maîtresse dans l’art de cultiver les paradoxes. Les extrêmes cohabitent dans des mouchoirs de poche, l’archaïsme et la modernité, la précarité et la richesse…
 Qu’il s’agisse de revenu ou de mode de vie, les différences de niveaux ont toujours existé sauf que, jamais sans doute pour ce qui nous concerne, ils n’ont été aussi importants. Ce marchand de bonbons avec son panier en rafia, que nous dit-il par son existence ? Que, comme son père ou son grand-père, il n’a pas pu aller à l’école pour pouvoir se bâtir un autre avenir. Ou, pire encore, qu’il a été à l’école mais que cela ne l’a pas beaucoup aidé, qu’il est et qu’il reste un pauvre, assigné à un destin de pauvre. C’est face à de tels signes qu’on réalise à quel point la machine est bloquée. Non seulement l’ascenseur ne monte plus mais il descend de manière vertigineuse. Voyez une ville comme Casablanca.  Dans quelques lieux privilégiés, on affiche grand train. Les boutiques et les panneaux publicitaires vous parlent d’une société d’abondance où tout va dans le meilleur des mondes. Mais ces espaces-là quittés, on chute dans un autre univers. L’univers du marchand de bonbons ambulant dont, comme son père et son grand-père avant lui, le fonds de commerce se réduit à un panier en rafia. Dans cet univers-là, on compte les dirhams gagnés un à un. On survit à force de débrouillardise. De la modernité, on n’a que le spectacle et les désagréments. Alors, cette modernité-là, on finit par la vomir. Par la haïr pour toutes les frustrations dont elle est porteuse. Et le regard, au lieu de se porter vers l’avant, de se tourner ostensiblement vers l’arrière. Comment s’en étonner ?