Les pieds de nez au temps

quelqu’un que tout le monde au Maroc affectionne, la personnalité sans doute la plus haute en couleur du pays, notre inoxydable Mohamed Mjid. On ne dira pas son à¢ge car il n’en a pas, on dira seulement que face à  l’incroyable énergie dont il fait preuve, aujourd’hui à  Laà¢youne, demain à  Tataouine, s’engageant sur une cause, puis sur une autre avec une passion et une capacité d’indignation toujours intactes, face à  cette formidable force de vie, que de jeunes paraissent vieux !

V endue à plus de 150 millions d’exemplaires à travers le monde, Angélique, Marquise des anges a accompagné de ses aventures bien des adolescences. Paru dans les années 50, le roman fut le Harry Potter de plusieurs générations, les jeunes filles en herbe notamment. Je lui dois, pour ma part, nombre de nuits blanches, recroquevillée sous les draps à dévorer des pages brûlantes de passion et de suspense où l’héroïne, lancée à la recherche de son époux disparu, affrontait  par amour  tous les périls. Or, voilà qu’à 88 ans, Anne Golon, son auteur, a entrepris de reprendre la saga. Non seulement pour rétablir le texte dans sa version originale, celui-ci étant passé par les fourches caudines des éditeurs, mais aussi pour prolonger l’histoire. Les treize volumes originaux, dont le dernier date de 1985, se terminent quand Angélique, âgée de 45 ans, part pour le Nouveau monde. Dans la suite à l’écriture de laquelle elle s’attelle, Anne Golon entreprend de la ramener à Paris et de nous la faire vivre jusqu’à 48 ans. Mais le plus formidable dans l’affaire n’est pas cette seule remise à l’ouvrage d’un écrivain largement octogénaire, il est dans le programme que celui-ci  s’est établi. Du haut de ses 88 ans, Anne Golon, qui écrit à raison de plusieurs heures par jour, affirme s’être «constitué un plan de travail sur dix ans» ! Et d’ajouter en sus : «Après  on verra» !(*)
Si Anne Golon flirte avec les 90 ans, lui n’est que presque octogénaire. Juste 79 ans. Mais comme l’écrivain, l’ancien premier ministre français, Michel Rocard, fait le pied de nez aux années qui pèsent sur ses épaules. On le voit revenir du Groenland où il s’en était allé animer une série de conférences sur «la gouvernance de l’Arctique». Et continuer, en dépit de son âge plus que certain, à prendre les engagements qui lui chantent, quitte à faire enrager autour de lui. Après un rapport sur la taxe carbone qui ne lui valut pas que des amis, voilà qu’il vient d’accepter, au grand dam de ses camarades du Parti socialiste, l’invitation de Nicolas Sarkozy de co-présider une commission sur les investissements prioritaires avec l’autre ancien premier ministre, de droite cette fois-ci, Alain Juppé. Bien qu’officiellement en retraite de la vie politique depuis sa démission en janvier dernier du Parlement européen, Michel Rocard n’entend nullement arrêter de cogiter et de faire des propositions. «Pourquoi donc voulez-vous que je m’emmerde à ne rien faire alors que je peux être utile au pays»(*). Il y a deux ans, il était victime d’une grave hémorragie cérébrale.
«Etre utile au pays». Mot pour mot, ce propos de Rocard pourrait être repris et mis dans la bouche de quelqu’un que tout le monde au Maroc affectionne, la personnalité  sans doute la plus haute en couleur du pays, notre inoxydable Mohamed Mjid. On ne dira pas son âge car il n’en a pas; on dira seulement que face à l’incroyable énergie dont il fait preuve, aujourd’hui à Laâyoune, demain à Tataouine, s’engageant sur une cause, puis sur une autre avec une passion et une capacité d’indignation toujours intactes, face à cette formidable force de vie, que de jeunes paraissent vieux !
Au Maroc, comme dans beaucoup d’autres pays, l’âge légal de la retraite est de 60 ans. Cet âge atteint, on vous invite à aller regarder pousser les marguerites. Si, pour les activités manuelles épuisantes physiquement, cela se justifie pleinement, cela l’est beaucoup moins pour les professions où c’est l’intellect qui est sollicité. Combien de cadres, encore en pleine possession de leurs capacités, se retrouvent ainsi, du jour au lendemain, condamnés à une forme de mort sociale, la loi imposant leur retrait du circuit ? Certes, place doit être faite aux jeunes qui arrivent sur le marché mais le savoir et l’expérience restent  des atouts inestimables. Or, de plus en plus, dans cette société moderne en prise avec la dictature du jeunisme, passé un certain âge, on est considéré comme n’ayant plus rien à apporter. Ce qui est faux, archifaux. La perte pour le corps social dans son ensemble est grande d’autant que la transmission se fait mal ou pas assez, la culture de l’accumulation n’étant pas le fort de nos sociétés. Hier, certes, le respect dû aux plus âgés avait pour pendant une parole étouffée chez les plus jeunes. A présent, on assiste à une inversion de la situation. Pour retrouver un certain point d’équilibre, on devrait peut-être commencer à penser à rallonger l’âge de la retraite.