Les petits riens

Du temps de l’agronome rené dumont, l’afrique dont parle le monde était nommée afrique noire. le politiquement correct est passé par là . mais pas l’économiquement honnête. car pour corroborer cette bonne nouvelle, les journalistes du «monde» citent le «financial times» qui lui-même cite un certain Jim O’neil, chef économiste chez … Goldman Sachs.

Il est des titres de livres qui se suffisent à eux-mêmes. Celui de la romancière indienne Arundhati Roy est de ceux-là : Le Dieu des petits riens (Folio 2008). Le roman, un chef-d’oeuvre salué et primé en son temps, résume métaphoriquement une époque déterminée dans un pays, l’Inde, du point de vue de son auteur, une romancière de langue anglaise. Le propos ici n’est pas d’en faire une note de lecture mais bien de s’arrêter sur un titre qui fait autorité et s’annonce comme une promesse à la postérité.Un don à l’avenir.Maintenant que nous savons, semble-til, que Le Rouge et le Noir de Stendhal a failli être intitulé Julien et que La recherche du temps perdu de Proust, Les stalagmites du passé, on peut être rassuré.On sait que Balzac ne s’embarrassait pas toujours de poésie dans ses titres. Il s’est même souvent contenté de titrer sur les noms de ses personnages dans nombre de ses ouvrages et non des moindres : Eugénie Grandet,Le colonel Chabert, le père Goriot, La cousine Bette, Pierrette, Béatrix…. Et c’est lui aussi qui a écrit quelque part que «les titres des livres sont souvent d’effrontés imposteurs». Et d’enfoncer le clou : «Qui n’a eu à maudire leurs mensongères annonces, et cet art de bateleur qui promet, pour ainsi dire, sur l’enseigne d’un ouvrage ce que l’on ne trouvera pas dedans». D’autres auteurs plus mauvaises langues encore, ont dit, chacun dans leur style plus ou moins fielleux, que certains romanciers se croient obligés d’écrire le roman une fois qu’ils ont trouvé le titre, le texte n’étant alors que le supplément à son intitulé. Après cette longue digression, revenons à ce beau titre d’Arundhati Roy. Son évocation dès l’incipit de cette chronique a été suscitée par le croisement d’un souvenir et d’une coïncidence. Il arrive que le hasard de la lecture de la presse quotidienne ou hebdomadaire vous mette en face de ces merveilleuses coïncidences qui font le plaisir de cette lecture et en atténuent sa charge anxiogène. Un article d’un magazine passait en revue les différents slogans des manifestations en France du mois de septembre et leur teneur humoristique, et voilà que me vient à l’esprit celui que l’auteur du Dieu des petits riens cite dans un entretien lu il y a quelque temps dans la presse. C’est un slogan relevé sur une banderole brandie par des manifestants en Inde : «Un monde différent ne peut être bâti par des gens indifférents».Tel un aphorisme cinglant qui claque au dessus des têtes d’une foule indignée, cette vérité renferme un constat fait depuis des lustres. Il peut servir de titre et de préambule à n’importe quel programme politique qui se respecte Mais l’imaginaire populaire est décidément toujours en avance sur ceux qui ont pour fonction-ou prétention- de faire le bonheur du peuple. Restons toujours dans cette revue de presse échevelée, pour relever ce titre récent piqué dans les pages économique du journal Le Monde : «L’Afrique bien partie pour prendre son envol».Ce constat optimiste fait écho au célèbre diagnostic des années soixante de René Dumont, L’Afrique noire est mal partie (Seuil). Le soustitre est encore plus rassurant : «Contrairement aux idées reçues, les investissements y sont plus rentables que dans le reste du monde». On se serait contenté de cette titraille tant la nouvelle fait du bien par ces temps de morosité et de crise.On remarquera aussi au passage que du temps de l’agronome René Dumont, l’Afrique dont parle Le Monde était nommée Afrique Noire. Le politiquement correct est passé par là. Mais pas l’économiquement honnête. Car pour corroborer cette bonne nouvelle, les journalistes du Monde citent le Financial Times qui lui même cite un certain Jim O’Neil, chef économiste chez …Goldman Sachs. Et qui est Goldman Sachs ? C’est tout simplement la banque américaine accusée lors de la dernière crise d’avoir poussé ses clients à investir dans des produits à risque. Ses dirigeants ont été convoqués par le Congrès américain et on connaît la suite de l’affaire. Ce même O’Neil se met à vaticiner et lorsque le journal relaie ces prophéties, l’oracle de Goldman Sachs prévient puis prédit : «S’ils ne font pas de bêtises, le Nigéria et ses 180 millions d’habitants pourraient peser plus lourd que le Canada, l’Italie ou la Corée du Sud en 2050». C’est-à-dire dans quarante ans. D’ici là, il aura le temps de se faire beaucoup de ronds ou alors de rejoindre Bernard Madoff qui, lui, est condamné à un siècle et demi. Des experts comme O’Neil et ceux qui les écoutent n’ont pas de mémoire ou feignent l’amnésie. Ils préfèrent les diseuses de bonnes aventures aux historiens.Mais comme dirait Valéry : «L’historien fait pour le passé ce que la tireuse de cartes fait pour le futur. Mais la sorcière s’expose à une vérification et non l’historien».