Les pauvres en chiffres et en lettres

Désormais (la classe !),
on a une
carte de la pauvreté qui nous indique que «les régions de Rabat et Casablanca comptent le moins de miséreux». Bon, on ne va pas se réjouir parce qu’on habite dans le coin le moins pourri, mais ça fait quoi ? «à‡a fait
zizire !». Oui ça fait
plaisir et que
le Haut commissaire au Plan ne voit dans ces propos ni ironie ni moquerie au
2e degré de la part
d’un ancien pauvre.

«Les hommes seraient plus heureux si on leur parlait moins du bonheur», écrivait Jacques Chardonne dans son roman Claire. On peut dire, en le paraphrasant, que les peuples seraient moins déçus si on leur faisait moins de promesses. Mais toute gouvernance est adossée à  un ensemble d’engagements décliné en projets de société, en programmes socio-économiques ou en discours pompeux, populistes ou démagogiques. C’est, a priori, et en règle générale dans toute démocratie, sur les promesses qu’on élit les gouvernants et, a posteriori, sur les résultats qu’on les sanctionne pour en élire d’autres. On n’a pas inventé un meilleur système politique et c’est en vain – et à  quel prix ! – qu’on en a testé d’autres. Vive donc la démocratie qui donne au peuple, à  travers ses représentants, voix au chapitre ! Par peuple, on entend toujours le grand nombre des citoyens d’un pays donné. Alors on compte sur lui pour voter en lui promettant d’en prendre soin, de l’éduquer, de lui rendre justice et dignité par un emploi, une retraite et des droits plus ou moins élémentaires. Par ailleurs, le peuple ce sont aussi les pauvres, les démunis, les gens de peu. Ceux-là , on les compte mais on compte moins sur eux quand on ne les craint pas, car ils sont considérés comme une population à  risque. Pas besoin de faire un dessin après ce qu’on a dit et écrit, partout dans le monde et depuis la nuit des temps, sur la pauvreté et la misère. Mais quelle ne fut ma joie de lire, à  propos de la pauvreté au Maroc, dans la dernière livraison de notre hebdo (La Vie éco du 23 au 29 décembre 2005, des chiffres qui font plaisir et d’autres qui ne font pas «zizire», comme disent les rappeurs et autre «racaille» des banlieues parisiennes. On commence par le positif : le taux de la pauvreté a baissé de cinq points en cinq ans, soit un point par année. Voilà  une nouvelle qu’elle est bonne en ces fêtes de «bounani». Et puis, désormais (la classe !), on a une carte de la pauvreté qui nous indique que «les régions du Gharb et de Marrakech sont les plus touchées par la pauvreté et que sont celles de Rabat et Casablanca qui comptent le moins de miséreux». Bon, on ne va pas se réjouir parce qu’on habite dans le coin le moins pourri, mais ça fait quoi ? «à‡a fait zizire !». Oui ça fait plaisir et que le Haut commissaire au Plan ne voit dans ces propos ni ironie ni moquerie au 2e degré de la part d’un ancien pauvre. C’est du bon boulot fait par son Haut commissariat et les pauvres, qui ne sont pas toujours ingrats quoique qu’on en dise, lui seront reconnaissants d’être enfin reconnus, recensés et identifiés géographiquement. Alors que veut le peuple ? La question s’adresse plus aux pouvoirs publics, dont le boulot est de faire en sorte que les 4,2 millions de pauvres le soient un petit peu moins chaque année. A ce rythme et d’ici 2010, l’année de tous les espoirs, on croisera moins de pauvres sur cette terre marocaine bénie. Il nous restera, toujours selon le Haut commissariat (c’est curieux, mais les commissariats, c’est toujours pour les pauvres), les 667 000 ménages pauvres qui vivent avec moins de 1 745 DH. Là , on entend toutes sortes de promesses plus ou moins vagues de la part de ceux qui nous gouvernent. Il existe aussi une vision prospectiviste qui nous projette 25 ans dans le futur mais sur la base des cinq décennies passées. Il est vrai que beaucoup de choses ont été réalisées en cinquante ans d’indépendance, n’en déplaise aux pessimistes qui se disent plus «lucides» que les autres pour ne pas passer pour des inféodés. Il y a plusieurs façons d’apprécier la nuit, comme disait Hugo aux députés de l’opposition au temps que les interventions parlementaires avaient de la gueule : «Nous sommes pour ce qui sert/ Vous êtes pour ce qui nuit/ Chacun a sa façon de regarder la nuit». Il se trouve que le père Hugo est aussi l’auteur d’un ouvrage qui s’appelle Les Misérables, o๠le thème de la pauvreté n’est pas une anecdote, même s’il n’a jamais fait partie de la tribu des gueux. Mais comme disait le moraliste Vauvenargues dans ses sages Maximes : «Ceux qui échappent aux misères de la pauvreté, n’échappent pas à  celles de l’orgueil». L’indignation est souvent engendrée par l’orgueil et ce dernier fait mal parce que ça fait pas «zizire» de voir tant de gens malheureux d’avoir trop entendu parler du bonheur…