Les Palestiniens ont-ils fait fausse route ?

Après quinze années de processus de paix, on constate qu’aucune
des questions du lourd dossier palestinien n’est réglée. Les
Palestiniens ont accepté de miser sur la primauté du droit, mais
les relations internationales, c’est de plus en plus flagrant, sont moins
régies par le droit que par la force.

On savait Israël au-dessus de tout et de tous, de là à imaginer que l’actuel gouvernement pouvait faire de l’assassinat un quasi-programme politique, il n’y avait qu’un pas, qu’Ariel Sharon, odieusement calé dans ses certitudes, a franchi allègrement. Qui l’arrêtera désormais ? Même Yasser Arafat, qui ae encore au cache-misère qu’est la «feuille de route», n’est pas à l’abri d’une élimination physique – politiquement, il l’est déjà ou presque -, et le premier ministre israélien vient de l’en avertir pour la énième fois.
Ceux qui, jusque-là, croyaient naïvement que les Etats-Unis allaient peser dans la balance pour faire entendre raison au gouvernement israélien doivent déchanter. Pour nombre d’observateurs, les assassinats de Abdelaziz Rantissi, samedi 17 avril, et de Cheikh Yassine un mois auparavant, tous deux leaders et fondateurs du Hamas, n’auraient pu avoir lieu sans l’aval de l’administration américaine. Celle-ci ne s’en cache même plus, d’ailleurs, puisque, pour elle, Israël, dans cette affaire, ne fait que se défendre (sic) et il a le droit de se défendre (resic).
Plus grave encore, George W. Bush ne s’est pas contenté de couvrir la politique de terreur de Sharon, il est allé bien au-delà de ce qu’aucun gouvernement américain n’avait osé faire: accepter la demande israélienne de ne pas revenir aux frontières de 1967 et dénier aux Palestiniens le droit au retour.
C’est proprement renversant : Israël fait partout la pêche aux juifs mais veut faire des Palestiniens les parias de ce monde, comme le furent… les juifs pendant des millénaires. Il faut être aveugle, et l’épithète est généreuse, pour ne pas se rendre compte que ce chemin mène droit dans le mur. On voudrait nourrir le «terrorisme» dans le monde qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Et ceux qui, comme Bush, croient que la puissance de la quincaillerie suffira, à elle seule, à faire régner la paix dans le monde se trompent lourdement. Nul besoin, pour s’en convaincre, d’exhumer l’histoire ancienne, le cas irakien est là qui rappelle au quotidien jusqu’où peut mener l’incurie d’un gouvernement.
Cela dit, il faut se résoudre maintenant à poser cette difficile et néanmoins incontournable question : qu’est-ce que le processus de paix, lancé voici près de quinze ans, a apporté à la cause palestinienne ? Si l’on excepte l’épisode Rabin – une exception qui confirme la règle, la preuve en est que ce dernier a été assassiné par les siens qui le prenaient pour un… traître -, aucune page du lourd dossier palestinien (restitution des territoires occupés depuis 1967, statut de Jérusalem, retour des réfugiés, création d’un Etat palestinien…) n’est tournée à ce jour.
Même l’installation de la direction palestinienne en Cisjordanie, qui paraissait au départ constituer un premier pas vers la création d’un Etat palestinien, n’aura finalement eu que des inconvénients. Les Palestiniens sont sommés de faire le sale boulot à la place des Israéliens, on exige d’eux des élections libres et transparentes, puis on leur demande, sous peine de représailles, de nommer telle personnalité ou telle autre dans le gouvernement palestinien. Rappelons-nous, à cet égard, les pressions israélo-américaines pour faire aboutir les nominations de Abou Mazen comme Premier ministre et de Mohamed Dahlan comme ministre de l’Intérieur.
Ce faisant, Israël et l’Amérique non seulement se croyaient fondés à dicter leur conduite aux Palestiniens, mais dans le même temps ils donnaient l’impression de traiter avec un Etat, alors même qu’ils n’ont affaire qu’à une Autorité qu’ils se refusent par ailleurs à voir se transformer en un Etat!

Les droits s’arrachent et ne se donnent pas

Et les vrais problèmes se trouvent noyés dans les faux : on s’intéresse de savoir si l’Autorité palestinienne respecte les règles de la démocratie. On spécule sur la fortune réelle ou supposée du vieux leader palestinien, Yasser Arafat. Le tout dans un incroyable mélange entre l’essentiel et le secondaire. Et, au bout de cette comédie d’un genre nouveau, la prison pour Arafat, et l’élimination physique pour tous ceux qui auraient la mauvaise idée de contrarier les desseins de Sharon.
Quitte à choquer, l’impasse dans laquelle se trouve la cause palestinienne est d’une certaine manière inscrite dans le processus de paix lui-même, dont la direction palestinienne a fait sa stratégie d’action. En choisissant de prendre ce chemin, certes après une valeureuse résistance de plusieurs décennies, les responsables palestiniens semblent avoir mésestimé l’adage selon lequel les droits s’arrachent mais ne se donnent pas.
Bien sûr, les partisans d’Oslo (parce que Oslo a eu aussi ses adversaires), en optant pour la négociation, n’ont fait que tenir compte de la réalité ; à savoir que l’Union soviétique n’est plus là, que l’Amérique est devenue l’unique superpuissance du monde, que le monde arabe ne pèse plus grand-chose, et que, peut-être, l’Union européenne, sensible à la cause palestinienne, pèserait de son poids, tout relatif certes, mais s’affirmant de plus en plus, sur le cours des événements.
Tout cela est bien vrai, sauf que, en acceptant de se «normaliser» sans posséder aucune carte maîtresse en main, les Palestiniens donnent l’impression d’avoir trop misé sur la primauté du droit (en effet largement en leur faveur), et sur la magnanimité des puissants pour les rétablir dans leurs droits.
Il faut sans douter le regretter, mais les relations internationales sont régies moins par le droit que par la force et les intérêts. Il y a bien aujourd’hui une «feuille de route», signée par le quartet (UE, ONU, Etats-Unis et Russie), pourquoi ne s’applique-t-elle pas ? Quantité de résolutions onusiennes sont votées en faveur des Palestiniens, que deviennent-elles ? Et la liste est longue des documents officiels reconnaissant les droits des Palestiniens, restés lettre morte.
Tant que les Palestiniens ne pèsent pas, entendez ne gênent pas, ils peuvent toujours prêcher la paix, on ne les écoutera pas. C’est un peu comme dans un match de football : quand une petite équipe joue contre une grande, l’erreur à éviter par celle-là, c’est de tomber dans le jeu de celle-ci. Autrement, la défaite est garantie