Les oiseaux se cassent pour sourire

Y en a marre de cette psychose planétaire !
Celle-là  même qui a fait rassembler une foule inquiète
sur la grande place de Casablanca autour d’un pigeon,
un seul, qui battait de l’aile, étourdi pour des raisons
qui lui sont personnelles, avant de choir dans
la panique générale d’une foule nourrie d’images catastrophistes venues de partout.

«Peut-on vivre dans un monde sans oiseaux?», se demandait justement Francis Marmande, chroniqueur au journal le Monde (du 2 mars 2006). C’est une question qui interpelle aussi les Marocains qui vivent, comme tous les humains de la terre disposant d’un téléviseur, au rythme de la psychose de la grippe aviaire distillée à dose de cheval par tous les médias de la planète. Une overdose d’informations plus ou moins catastrophistes ont mis sur un pied d’égalité les humains des pays riches et ceux des pays pauvres face à l’espèce animale la plus innocente de la création après les escargots.
On prend au hasard les escargots, mais il en existe d’autres et de tout aussi inoffensifs. Seulement voilà, c’est tombé sur les oiseaux à cause de pas de chance, à moins que ce ne soit à cause de leur propension à se déplacer à travers le monde. Car, en effet, contrairement aux escargots, ces volatiles – du moins les espèces qui ont de bonnes ailes pour voler, et il y en a un grand nombre – sont des êtres vivants, libres et nomades. Leur vie est réglée par deux saisons, deux températures, deux parties du globe qui, ensemble, sont caractérisées par deux sensations : le chaud et le froid. Hédonistes qui ne la ramènent pas, les oiseaux ne font chier personne. Et même lorsqu’ils chient, par inadvertance, sur des humains lors d’une escale technique au cours d’un envol vers le Grand Sud, ils ne se marrent pas en douce de leur méfait et se cassent rapidement comme pour s’excuser. Les oiseaux sont sympas, vraiment. Mais voilà que cette connerie de grippe aviaire leur tombe sur le bec et les met à l’index. Ils sont tricards dans le monde entier depuis que des cousins d’Asie ont choppé la maladie. Toujours pareil lorsqu’il s’agit de saloperies et de populations migratoires humaines ou animales : quand c’est pas l’Asie, c’est l’Afrique qu’on montre du doigt.

Au Maroc, comme on ne fait rien comme les autres, on parle moins d’oiseaux que de poulets. De mémoire de journaliste, on n’a jamais autant évoqué, débattu, éditorialisé et communiqué sur un sujet, un fait de société, une catastrophe naturelle ou un fait divers depuis… allez, on va dire l’affaire du commissaire Tabit, paix à son âme. Et que les esprits tordus, les cyniques macabres et autres amateurs de calembours à deux balles n’y voient aucun rapprochement entre les deux «poulets». C’est vrai quoi ! Citez-nous un exemple de débat de société aussi âprement débattu, largement couvert par les médias toutes tendances et genres confondus et qui ait réuni une partie du gouvernement, premier ministre en tête, devant une demi-douzaine de poulets. On a vérifié les archives, oualou ! Ou alors, il faut remonter loin dans l’histoire du Maroc, mais il n’y avait pas d’images en ce temps-là, que des écrits de militaires lettrés, de contrôleurs civils au service de la colonisation. Et à ce propos, on trouve dans cette littérature des trucs aussi instructifs qu’hilarants mais ce n’est pas le propos, n’est-ce pas ?

On a donc assisté à un événement médiatique quasiment historique en matière de communication politique. C’est, à peu de choses près, ce qu’a soutenu un quotidien sous un titre hautement civique et journalistiquement clinique : «Démocratie aviaire». Bon, là on va se lâcher un chouia, tomber la veste et dénouer la cravate pour rigoler un petit coup car le sujet, par son aspect convivial et bon enfant, s’y prête à merveille ; alors cool ! les mecs… Imaginons un peu, dans une tentative de fiction politique, qu’une haute autorité – à vous de choisir laquelle – somme un échantillon représentatif – si on ose écrire et osons, c’est que de la fiction quoi!- de ministres et de députés de manger un giga tajine de poulet au citron confit et aux olives, tout en annonçant qu’au milieu de la demi-douzaine de gallinacés, il y en a un qui est suspecté de porter le virus de la grippe aviaire. Bien entendu, les responsables sont en direct sur les deux chaînes marocaines (salut les gars, ça roule, tranquille ?), des caméras du bureau régional d’Al Jazira (salut Hassan, ça boum ?) et peut-être même de TV Iqraa (salut mec ! connais pas çuila.) pour relever la sauce spirituelle du méga tagine. On vous laisse deviner la tête de la démocratie aviaire en images, sans commentaire et pour rigoler sans façon.

Rigoler, parce que «y en a marre !» comme dirait le chroniqueur gastronomique et militant anti-fast-food, Jean-Pierre Coffe, de cette psychose planétaire entretenue pour on ne sait quel dessein. Celle-là même qui a fait rassembler une foule inquiète sur la grande place de Casablanca autour d’un pigeon, un seul, qui battait de l’aile, étourdi pour des raisons qui lui sont personnelles, avant de choir dans la panique générale d’une foule nourrie d’images catastrophistes venues de partout. Comment savoir si tous les oiseaux du monde se cachent pour mourir ou se cassent pour sourire ? Bien avant les experts, les communicateurs, les journalistes qui pensent tout savoir sur la vie et des gens et des oiseaux, le grand poète, Abou al Aâla Al Maârri, s’interrogeait : «Abakat tilkoumou al hamamou am ghannate fawqa ghosniha al mayadi ?» (A-t-elle pleuré, a-t-elle chanté, la colombe sur sa branche penchée ?).