Les oiseaux du paradis se cachent pour se nourrir

C’est un peu galère pour ceux qui veulent bosser normalement sans voir débarquer des zombies à  dix heures du matin avec un seul objectif : roupiller pendant la projection des transparents représentant les camemberts (ah ! les camemberts) et les courbes
(oh ! putain, les courbes) et autres graphiques sur la gestion des RH dans une entreprise publique.

Ce matin faussement automnal du mois de septembre sous un soleil radieux, à la terrasse d’un café de Rabat, cette conversation entre un couple de Français, probablement des consultants : «Tu organises quand ton séminaire ? Quoi ! mais ça va tomber pile poil avec le début de Ramadan et ça va être galère !», lui dit-il sur le ton de celui qui a déjà eu affaire à cette période particulière de l’année de l’Hégire. Elle, remontant une mèche blonde d’une main et de l’autre chassant une mouche qui tournoyait autour de son café crème (en ce mois de septembre, c’est fou ce qu’il y a comme mouches !), elle donc, un tantinet agacée, par la bestiole et par le propos avisé de son compagnon, prit la mouche et lui rétorqua aussi sec : «Et comment tu sais, toi, que c’est le début du Ramadan ? Même eux ils ne le savent que la veille du jour J. » Eux c’est nous, c’est-à-dire les ramadaniens au long cours, une espèce de marathoniens de la diète organisée de l’aube au crépuscule. Quant au jour J, comme Jeûne, c’est ce premier jour tant redouté par ceux qui viennent en mission, liés par un calendrier chrétien et donc réglés sur le soleil alors que nous, c’est la lune. Et comme dirait l’autre, «Si ce n’est pas la lune, c’est le soleil».
Bon, c’est vrai, ce n’est pas le choc des civilisations, mais c’est un peu galère pour ceux qui veulent bosser normalement sans voir débarquer des zombies à dix heures du matin avec un seul objectif : roupiller pendant la projection des transparents représentant les camemberts (ah ! les camemberts) et les courbes (oh ! putain, les courbes) et autres graphiques sur la gestion des performances des RH dans une entreprise publique.
Et c’est parti pour un mois. Encore un sujet, un gros marronnier, qui revient chaque année dans cette chronique, mais on va essayer d’innover. Tout d’abord, on va citer un passage de la Bible tiré du Livre des proverbes, car il n’y a pas de raison, c’est aussi un livre révélé, comme c’est précisé dans le Coran : «L’âme rassasiée foulera aux pieds le rayon de miel, et l’âme pressée de faim trouvera même doux ce qui est amer». Et voilà, ça vous en bouche un coin, si l’on ose dire s’agissant de la bouffe, mais on trouve des trucs bien dans la Bible. Tenez, ce «rayon de miel» ne vous rappelle pas ces friandises qui n’apparaissent que pendant le Ramadan et qui répondent aux doux noms de zlabia, griouèch et chabakia ? Leur abondance n’a d’égale que le volume de salive que secrètent des palais asséchés par une longue journée sans sucre, vers le milieu de l’après-midi. Moment difficile, car le ramadanien qui se force de jeûner retrouve cette sensation quasi mystique de lévitation qui le mène sans qu’il le sache vers les ruelles de la médina. Et là, toutes narines dehors, il vogue dans un océan d’arômes et des rivières de faux miel qui glissent sur des montagnes de friandises. Des nuées d’abeilles en folie viennent chercher leur pitance en sucre pour aller bosser et faire, elles, du vrai miel aux confins de la forêt de Maâmora. Le marchand, lui, va jurer par Allah al Adim que c’est du vrai miel et que c’est livré direct par les abeilles. On gobe tout lorsqu’on a faim et on achète plus qu’il n’en faut jusqu’à l’overdose de la rupture du jeûne.
Le lendemain, lorsque sonne le réveil et que la rue accueille une humanité hagarde qui s’entasse dans des bus bondés, une autre journée qui ressemble à la veille, recommence comme avant, comme toujours. Mais pas à Meknès. Il paraît qu’ils n’ont pas de bus, même cassés et noirs de suie. Ils n’ont qu’à prendre le métro, comme aurait dit Marie-Antoinette qui suggéra que l’on donnât des brioches au peuple qui réclamait du pain. Mais bon, zappons ! Là on est dans une autre histoire et on va s’embrouiller car c’est déjà assez compliqué comme ça avec Ramadan. Restons quand même dans la bouffe avec ce petit proverbe espagnol rustique : «A forte faim, il n’y a pas de pain dur.» On a le même en marocain : «La faim fait manger les pierres» (Ejjoue taïwakkel lahjar), mais tant que ce n’est pas autre chose, ça va. C’est vrai que là on n’a pas parlé de ceux qui ne jeûnent pas et mangent donc en cachette. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais bouffer pendant le mois de Ramadan, c’est devenu paradoxalement, et dans l’autre sens, un truc de kamikaze. Déjà si tu le fais en public, c’est clair et net dans le code pénal : six mois au trou au moins, plus des amendes en guise d’apéro. Reste la clandestinité, ses stratagèmes, ses guet-apens et sa malbouffe. On mange n’importe quoi et n’importe où, car ces drôles oiseaux du paradis se cachent pour se nourrir et se gâchent la vie pour mieux en rire.