Les non-dits de la mesure de la croissance

Dans les commentaires des journalistes comme dans les déclarations des responsables politiques, la croissance est devenue une sorte de leitmotiv parfois proche de l’incantation.

Dans les commentaires des journalistes comme dans les déclarations des responsables politiques, la croissance est devenue une sorte de leitmotiv parfois proche de l’incantation. Rien de plus normal !  Elle se situe aussi au cœur des préoccupations quotidiennes de tous, dans la mesure où elle conditionne le pouvoir d’achat et l’emploi. On s’extasie quand elle galope au-dessus des 4% ; on s’inquiète dès qu’elle faiblit. La publication des prévisions du HCP, du ministère des finances ou de Bank Al-Maghrib donne souvent lieu à des commentaires d’une sidérante simplicité. On compare à la décimale près les prévisions des uns et des autres. On s’étonne des écarts relevés. Or, faut-il le rappeler, les quart, demi ou trois quart de points de différence dans l’estimation d’un taux de croissance n’ont de sens que dans une économie homogène, articulée, où les politiques de régulation conjoncturelle ont un fort impact sur le marché du travail, les revenus des ménages, les finances publiques ou les balances extérieures. Ce qui n’est pas le cas chez nous. Autrement, comment comprendre que nous sommes en crise, alors que la croissance de 2013 serait dans une trajectoire de près de 5% ?

Relevant de mécanismes complexes, le processus de croissance n’a pourtant rien d’évident, comme le révèle tout effort pour le caractériser, le mesurer et repérer les conditions de son déroulement. La mesure de la croissance s’appuie sur un ensemble de concepts et de techniques mises en œuvre par les spécialistes de la comptabilité nationale, qui est une représentation globale, détaillée et chiffrée de l’économie nationale dans un cadre comptable. C’est dans ce cadre que sont calculées les principales grandeurs significatives de l’économie nationale considérée comme un tout : le produit intérieur brut (PIB), l’investissement (ou formation brute de capital fixe), le revenu disponible des ménages, leur consommation, etc. La configuration du Système de comptabilité nationale (SCN) s’appuie sur un ensemble d’agrégats, de nomenclatures, des comptes et sous-comptes, d’agents institutionnels définis selon des conventions universellement reconnues. L’histoire de notre comptabilité nationale dépasse aujourd’hui le demi-siècle. Son système a été modifié à diverses reprises. 

Par ailleurs, le modèle de croissance associé à la comptabilité nationale a atteint ses limites. Il a connu son heure de gloire à une époque où l’intervention publique dans l’économie était forte. L’ouverture de l’économie nationale, l’imprévisibilité accrue, la crise, les difficultés engendrées par le modèle de croissance eu égard à l’environnement, le développement d’économies de services, la remise en cause des modalités d’intervention de l’Etat, sont autant d’éléments qui fragilisent le soubassement théorique du système de la comptabilité nationale. Quoi qu’il en soit, la comptabilité nationale ne peut sombrer avec le modèle économique qui prévalait lors de sa conception. Elle reste évidemment indispensable, même si son utilisation rencontre des problèmes et des critiques. Alors, ne faut-il pas imaginer sa rénovation ?

La rénovation commence par l’amélioration des ressources humaines et du cadre de travail. Il faut relever que le ou les postes de comptable national ont perdu de leur attractivité pour des raisons de mal gouvernance de l’institution qui a en charge l’élaboration du système. Les qualifications dans un métier en constante progression conceptuelle et méthodologique n’ont pas suffisamment évolué ces dernières années. Les cours de comptabilité nationale dans nos universités ne s’améliorent pas en qualité. Indiscutablement, le prestige de cette discipline décline, peut-être parce qu’elle est passée du rang d’instrument de réflexion pour la décision à celui d’une simple organisation des statistiques dans un cadre comptable. Peut-être aussi parce que nombre d’agrégats sont élaborés par une démarche routinière sans trop s’appesantir sur leur qualité.

Beaucoup de problèmes soulevés autour de la comptabilité nationale relèvent aussi d’une communication défectueuse entre le HCP et les autres départements de l’administration sur la conception et la circulation de l’information statistique. Ils relèvent aussi de relations, aussi perturbées, avec le secteur privé, notamment à propos de l’identifiant unique, de la fiabilité des questionnaires des enquêtes, de la mise en cohérence des normes de la comptabilité nationale avec le plan comptable des entreprises. Or, c’est par un travail permanent de consolidation, d’amélioration et d’adaptation des sources statistiques provenant des divers secteurs économiques que la comptabilité nationale peut le plus sûrement progresser. Outre la dégradation de la remontée de l’information en provenance de certaines sources statistiques, d’autres facteurs pèsent sur la qualité d’ensemble des comptes nationaux.

Ainsi de l’inertie des systèmes statistiques, qui peinent à prendre rapidement en compte de nouvelles réalités économiques : les recensements des établissements, les études de structures sont trop étalés dans le temps. La critique raisonnée des chiffres de la comptabilité nationale est une démarche intellectuelle nécessaire. Pour aller plus loin, ne faut-il pas décider d’une initiative publique sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans le but d’identifier les limites du système d’information statistique actuel, d’examiner les insuffisances de ses supports organiques, de repérer les suppléments d’information nécessaires à la production d’observations et d’analyses plus pertinentes, de discuter quelle en serait la présentation  la plus appropriée, et de réfléchir collectivement sur les instruments de mesure et de modélisation de la croissance ? Une telle initiative ne servirait pas seulement à satisfaire les besoins des décideurs et des organes d’information, elle doterait le pays d’une plus grande capacité à mesurer et à réguler sa croissance.