Les morts de Londres

Si à  chaque aube qui nous cueille, nous avions la pensée que celle-ci peut être la dernière, que ce qui nous entoure peut nous être ravi à  l’instant, combien différents nous serions. Est-ce à  dire qu’il faille être fataliste ? Bien au contraire. La relativité des choses et, à  travers elle, celle de notre condition humaine, devrait nous pousser sans cesse à  remettre le travail sur l’ouvrage.

Les rires se sont étouffés dans leurs gorges. La veille, une immense onde de bonheur avait empli les cÅ“urs. Mais en une fraction de seconde, à  8h 59, ce lendemain de «victoire historique», il n’y eut plus de cÅ“ur du tout. Juste des corps déchiquetés. Des amas de chair projetés à  travers l’espace. Plus de rires, plus de joie, plus rien. Le silence absolu. Terminus, tout le monde descend. Sauf que ce terminus-là  n’avait pas été prévu comme destination initiale. Il n’était pas celui pour lequel ils avaient pris un ticket.
Au départ, peu y croyaient vraiment. La favorite, c’était elle, Paris, la concurrente de toujours. Et puis, progressivement, le vent a tourné. Il s’est fait plus favorable. Les premiers cent mètres ayant été sans relief, on s’employa à  parfaire les derniers. Quand, au moment fatidique, le représentant du Comité olympique révéla le nom de la ville choisie pour l’organisation des JO de 2012, ce fut sans doute, pendant une fraction de seconde, l’incrédulité. Puis une formidable explosion de joie. Du pur bonheur en barre. De ces bonheurs qui vous requinquent un peuple, lui redonnent le goût de se projeter vers l’avant. Leur flegme légendaire, pour la circonstance, a été mis au rebut. Et partout sous le ciel de Londres, avec ou sans chapeau melon, la fête fut totale et générale. Pendant que le malheureux perdant, groggy par la défaite, s’en alla se coucher avec la gueule de bois, la fière Albion s’endormit en souriant aux étoiles.
On imagine donc aisément que le lendemain, dans ce métro londonien, bien des sourires devaient encore flotter sur les lèvres. Pour une fois, les humeurs avaient dû échapper à  la grisaille du smog. Peut-être même, dans les rames, brisant l’habituelle réserve, osa-t-on quelques échanges avec le voisin de banquette. On dût se repasser le film de la veille, commenter cet instant magique o๠le nom de Londres fut prononcé, rêver ensemble des opportunités en perspective… Est-ce alors que, pendant une autre fraction de seconde, une nouvelle fraction de seconde, l’incrédulité se fit… Et que, sous la force de l’explosion, tout ne fut plus que poussière.
En moins de 24 heures, Londres a connu triomphe et défaite. La terrible concomitance des deux événements – l’élection pour l’organisation des JO 2012 et les attentats dans les transports en commun – est d’une dimension si tragiquement existentielle qu’elle extrait du politique. Au-delà  des faits eux-mêmes, c’est cette rapidité avec laquelle le chagrin le plus profond peut relayer la joie la plus intense qui saisit. A travers elle émerge l’essence même de la vie. Celle de notre condition humaine. Ce destin que nous croyons contrôler, ces acquis que nous pensons posséder, ces droits que nous estimons avoir, tout, en une fraction de seconde, peut n’être plus. Qui de nous ignore cette évidence? Personne. Mais qui aime à  s’en souvenir ? Bien peu. Pourtant, si à  chaque aube qui nous cueille, nous avions la pensée que celle-ci peut être la dernière, que ce qui nous entoure peut nous être ravi à  l’instant, combien différents nous serions. Est-ce à  dire qu’il faille être fataliste et s’enferrer dans l’immobilisme ? Bien au contraire. La relativité des choses et, à  travers elle, celle de notre condition humaine, devrait nous pousser sans cesse à  remettre le travail sur l’ouvrage. Car, au fond, la vie n’est rien d’autre que cela. Que cet infini mouvement qui conduit à  faire et refaire ce qui se défait.
Au fond, depuis l’aube des temps, n’est-ce pas le même schéma qui se répète ? Ne sommes-nous pas assujettis, tous puissants que nous puissions être, aux mêmes recommencements ? Certes, aux premiers temps, l’homme vivait nu au milieu de la forêt. Sa survie dépendait de sa capacité à  se battre contre les éléments. Pour avancer, il lui fallait se frayer son chemin à  coups de machette. Et la jungle, derrière lui, se refermait. Aujourd’hui, il évolue dans un environnement policé qu’il croit maà®triser. A tort. La « jungle» conserve toujours la même capacité à  l’emprisonner dans ses lianes. Et comme hier, seul peut survivre celui qui sait affronter l’épreuve. Physiquement mais, surtout, psychiquement.
Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront :
Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à  tout jamais tes esclaves soumis
Et ce qui vaut bien mieux que les Rois et la Gloire,
TU SERAS UN HOMME, MON FILS
Rudyard Kipling